Se souvenir est un acte moral, dont la littérature est garante

Clément Solym - 24.11.2010

Interview - entretien - juan - gabriel


L'auteur de Les Dénonciateurs et de Histoire Secrète du CostaguanaJuan Gabriel Vasquez est posé, calme. Journaliste et écrivain, il a gagné plusieurs prix, et ses romans sont traduits dans de nombreux pays. Il s'entretient dans un français parfait, et nous donne sa vision de l'histoire, de l'écriture, de Joseph Conrad. L'écrivain se livre, sans détour.


Vous avez dit dans une interview que vous désiriez écrire à propos du passé, comme vous l'avez fait dans Los Informantes (Les Dénonciateurs). Pourquoi ?
Car j'ai toujours pensé que nous, écrivains, étions les mieux placés pour fouiller dans ce que l'on appelle notre passé collectif, l'histoire, ainsi que la mémoire individuelle. Il y a tout un réseau, le gouvernement, le pouvoir, l'église, qui sont de grands narrateurs, et qui veulent nous dire ce qu'il s'est passé. C'est là que la littérature doit lever la main, et dire : « j'ai une autre version ». C'est une position très privilégiée. Se souvenir est un acte moral. La littérature peut révéler des passages de notre passé que le pouvoir veut cacher ou modifier.


Vous êtes donc méfiants vis-à-vis des institutions ?

Tout a fait. Un des thèmes de mon deuxième roman, est l'écriture de l'histoire. Le roman nous rappelle que l'histoire est une chose racontée. Il y a un narrateur, et celui-là a un point de vue, des intentions, des préjugés. Le pouvoir veut nous imposer une narration de notre expérience.


Le journalisme aurait-il le même rôle ?
Oui, et c'est pour cela que les gouvernements en ont peur. Mais il a moins aptitude à nous rendre cette version du passé plus.... correcte.


Le fait que de plus en plus de journaux soient « aux mains » des gouvernements vous effraie ?
L'élément le plus important de la culture démocratique est la liberté d'expression. Quand celle-ci ne marche pas parfaitement, cela crée des problèmes. Elle est essentielle pour tout ce que nous avons conquis durant tant de siècles. Il y a des choses sans lesquelles une démocratie pourrait exister, la liberté d'expression n'en fait pas partie.


Pensez-vous qu'elle se porte bien ?

Elle est victime d'attaques dans des pays où cela me surprend. Mais le problème est ailleurs. Il est dans la manière du public de réagir à celle-ci. En Amérique où la démocratie est supposément institutionnelle, la liberté d'expression est victime d'attaque, surtout du côté conservateur extrémiste. La société doit réagir. Si elle ne le fait pas. Là est le vrai danger.


Juan Gabriel Vasquez

Vous avez dit précédemment ne pas comprendre la Colombie. Est-ce toujours le cas ?

Il était plus intéressant pour moi de ne pas la comprendre. Si je le comprenais parfaitement, j'arrêtais d'écrire. Le roman est à son apogée quand il ne comprend. C'est un genre qui sert à poser des questions. Si l'on a toutes les réponses, il vaut mieux arrêter d'écrire. Il vaut mieux écrire un livre d'histoire... On écrit des romans, car on voit des zones d'ombres, ou qu'il y a différentes vérités. Je n'ai pas commencé ma démarche d'écrivain avec la Colombie comme sujet. Mon premier livre est un livre de nouvelles sur la Belgique et la France, des pays où j'ai vécu.

À l'époque, on me demandait souvent : pourquoi n'écrivez-vous pas sur la Colombie. Et je répondais : car je ne la comprends pas. Je croyais qu'il fallait comprendre pour écrire. Puis j'ai changé d'avis. J'ai compris que la meilleure raison pour écrire sur un sujet était de justement de ne pas le comprendre. Le roman est une machine à comprendre, car il pose des questions intéressantes. C'est ce que j'essaye de faire das mes romans. J'échoue à comprendre, mais j'avance.


Que diriez-vous de la situation actuelle en Colombie ?

Nous sortons de huit années difficiles, avec un gouvernement qui espionnait les citoyens, qui harcelait journalistes et politiciens de l'opposition, qui a empesé la division du pouvoir. Un gouvernement corrompu, parfois penchant vers l'extrême droit... mais qui a réussi à contrôler le phénomène guérilla. Ça a plu aux Colombiens, car ils sont las de la guerre. Mais ce gouvernement a failli détruire une des démocraties les plus stables d'Amérique latine. J'ai confiance dans le nouveau gouvernement de Juan Manuel Santos, bien qu'il ait été le dauphin d'Uribe. Mais toutes les premières décisions qu'il a prises ont été à l'inverse de la politique d'Uribe donc...


Pourquoi avez-vous choisi d'écrire à propos de Joseph Conrad ?

C'est une obsession pour moi, c'est un écrivain qui a changé ma conception de la littérature. Il pensait que la littérature était l'instrument idéal pour explorer les zones obscures de l'histoire, comme des phénomènes de notre expérience, ou de nos personnalités, comme l'héroïsme ou la lâcheté, l'altruisme, l'égoïsme. Il a compris que la littérature est comme un phare avec lequel on peut illuminer quelque chose et en savoir plus. Il a écrit dans une langue qui n'était pas la sienne, et dans un pays qui n'était pas le sien, sans se sentir à l'aise quelque part, et je m'identifie à cela. Je ne me sens pas chez en Colombie, ni à Barcelone ou je vis, ni à Paris. Mais je me sens tout de même à l'aise dans ces endroits.


Il y a des auteurs qui vous ont influencé ?

Il y a les influences qui vous amènent à écrire, et les influences sur votre écriture. Dans le premier cas, Garcia Marquez, incontournable pour un Colombien, James Joyce et Flaubert. Pour l'influence sur mes livres, je n'aurais pas été capable d'écrire Les Dénonciateurs sans l'aide de Philip Roth, ou Conrad. Orhan Pamuk, Salman Rushdie. Vargas Llosa m'a aussi beaucoup influencé. Nous faisons un cocktail de nos influences, et essayons ensuite de trouver notre propre vision du monde. Pour celle-ci, Albert Camus est très important pour moi.


Vous n'appréciez pas Paulo Coelho...
(Il rit). Pas du tout. Il représente tout le contraire de ce que sont pour moi la littérature, et le roman. Le roman a une éthique : dire ce que seulement le roman peut dire. Pour moi ses romans sont des livres de « self help». Il m'ennuie. En plus, il écrit mal.


Que pensez-vous de l'ebook ?
Comme l'a dit Umberto Eco, le livre d'aujourd'hui n'est pas essentiellement différent de la Bible de Gutenberg. Il y a des supports qui ne sont plus utilisables, comme les cassettes audio, etc. Des gens ont des informations importantes sur des supports qu'ils ne peuvent plus utiliser, alors qu'ils peuvent encore lire un livre de 1950. Alors pourquoi l'ebook ? Ce sont des stratégies commerciales, et le fait que l'on essaye de nous imposer cela sous le prétexte de la démocratisation de l'information me dérange beaucoup. Personne ne considère la possibilité de lire 3.000 livres ! Par rapport à l'incident Orwell - Amazon, si quelqu'un est capable d'effacer des livres, ou même de les contrôler, c'est très grave. Ce serait dommage d'éliminer le livre papier, et c'est pourtant grâce à celui-ci que certains ont pu lire des livres interdits sous les dictatures...


Vous avez un mot à dire aux lecteurs français ?

Oui. Continuez à vous séparer du nouveau roman, cette espèce de bataille contre les aspects plus conventionnels du récit comme les personnages, l'histoire... continuez à revenir aux traditions ! La France est un pays que j'aime, une tradition que j'aime. Je suis très respectueux de l'héritage, de la culture de la laïcité à la France. J'aime cette éthique républicaine, bien que la France d'aujourd'hui soit en train de l'oublier, avec ce ministère sur l'identité, et les persécutions de Roms. Je trouve cela triste, le gouvernement actuel détruit des choses que nous aimons.


Vous êtes un fan de football ?

Je suis un fanatique du Barcelone. J'aime leur entraîneur Guardiola. Quand il était joueur, juste avant de jouer la finale de la Champions League, en Angleterre, la dernière chose qu'il a faite a été de finir Belles du Seigneur, d'Albert Cohen. Il a toujours dit que c'était là qu'il avait trouvé la force de gagner le trophée.


Retrouvez son interview vidéo



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