Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

Turin : “C’est un bonheur de voir tant de jeunes qui lisent” (Nicola Lagioia)

Nicolas Gary - 23.05.2017

Interview - Nicola Lagioia Turin - salon du livre de Turin - édition Italie livres


#salto30 – « Godot, qui était attendu depuis tant d’années, est finalement apparu. » L’image employée par Nicola Lagioia, directeur du Salon du livre de Turin, frappe l’imaginaire. Car, de toute évidence, « il s’est passé quelque chose d’imprévisible », au cours de la manifestation. Entretien.


Nicola Lagioia, Federico Motta et Massimo Bray
Nicola Lagioia, fier d'arborer un tote bag de Turin


 

ActuaLitté : Comment s’achève votre premier salon, en tant que directeur ?

 

Nicola Lagioia : C’est superbe, car nous espérions que tout se passerait bien, évidemment, mais pas aussi bien. Les chiffres importent, que ce soit les ventes ou la fréquentation, mais 2017 est une année record, dans bien plus de sens. 

 

J’avais dit que nous serions tout particulièrement à l’écoute des éditeurs, parce qu’ils sont les professionnels et que leur avis compte. Manifestement, eux sont heureux d’avoir rencontré un public attentif et curieux, et réalisé des ventes bien supérieures à celles de l’an passé. 

 

Et nous partions avec des handicaps, comme la foire de Milan, à Rho, devenue concurrente, des éditeurs qui ont choisi de ne pas venir, et des polémiques sans fin. Finalement, tout cela est resté à la porte du Salon. Et les éditeurs qui ne sont pas venus cette année restent quand même les bienvenus l’an prochain.

 

Le travail éditorial de la manifestation est d’ailleurs salué...

 

Nicola Lagioia : Oui, nous avons souhaité une qualité de rencontres et d’animations, autant qu’une vraie diversité. Les conférences avec Giorgio Agamben, Richard Ford, Daniel Pennac, Luis Sepulveda, Annie Ernaux, Yasmina Reza, Luciano Canfora, Dacia Maraini, Ignacio Taibo II Paco... tout cela était très impressionnant, même pour moi – et éprouvant. [NdR : Nicola Lagioa était présent pour chaque grand rendez-vous afin d’introduire personnellement les échanges]
 

Alcool, chantier, livres-lampes : les stands insolites du salon de Turin


C’est ce que les visiteurs nous ont ainsi renvoyé, car en somme, le public, que ce soit dans le Lingotto ou lors des Off du salon, a répondu présent. Et s’est enthousiasmé. Durant le samedi soir, des concerts étaient organisés un peu partout, et certains se sont achevés à 4 heures ou 6 heures, et des cours de tango ont alors commencé... et le public était toujours là. Toute la ville a vécu au rythme d’événements forts.

 

La hache de guerre est donc enterrée avec Milan ?

 

Nicola Lagioia : Nous l’espérons, nous. Mais cela dépend d’eux maintenant. D’ici à l’an prochain, nous serons amenés à nous revoir, pour des discussions. Nous souhaitons que Milan puisse trouver sa place, sans venir empiéter sur le travail que nous réalisons sur cette période. Car finalement, cela nuit avant tout aux éditeurs.

 

L’affiche du salon, vous l’avez vu, représente un livre qui permet d’enjamber les murs, les barbelés. C’est un rêve qui s’appliquerait dans un monde de guerre et de conflits. Mais cette image ne devrait pas se retrouver dans le monde du livre, surtout dans un pays comme l’Italie. Et on espère l’aide du ministre de la Culture, Dario Franceschini, pour nous aider à abattre les murs.

 

Vous aviez dit que la jeunesse serait privilégiée : comment cela s’est-il concrétisé ?

 

Nicola Lagioia : Le Bookstock Village, qui occupe tout le pavillon 5, est entièrement consacré au monde jeunesse. Nous avons collaboré avec les salons de Bologne et de Montreuil, pour assurer des expositions et des animations riches. Ainsi, nous avions une offre large pour le public scolaire qui est venu découvrir le salon. À cette heure, nous n’avons pas encore les chiffres précis, pour les scolaires, mais nous avons fait en sorte qu’ils soient plus nombreux que l’année passée.

 

La bonne nouvelle, c’est que ce lieu nous a également permis de renouer des partenariats avec des institutions culturelles. Cela permet de valoriser leurs propres actions en faveur de la lecture, tout en permettant la découverte de livres, pour les plus jeunes. C’est un bonheur de voir tant d’enfants et d’ados qui lisent et achètent des livres.

 

En revanche, l’espace numérique reste assez conscrit...

 

Nicola Lagioia : Alors, c’est une première expérimentation cette année [NdR : pas forcément très convaincante], et nous avons plutôt misé sur un petit espace, condensé. Le numérique ne représente pas encore un marché qui intéresse les consommateurs italiens, mais nous ne le négligerons pas. 

 

Au cours des prochaines années – je suis nommé pour trois ans en tout – nous verrons avec les équipes comment enrichir la programmation, et faire venir plus d’opérateurs. 

 

Au cours de ces 30 années, certaines choses ont changé, d’autres restent immuables dans le salon. La création, pour le 30e anniversaire, du Superfestival, est une première que nous avons appréciée. Ce lieu d’échange culturel a été très fréquenté. 


Divers
ActuaLitté, CC BY SA 2.0


 

De même, la Piazza dei Lettori a réuni 25 librairies turinoises – un regroupement totalement inédit. D’autant plus qu’elles ont décidé de s’associer et de poursuivre leur collaboration après la manifestation. C’est en les fédérant que le salon a permis cette mise en commun des forces et des actions.

 

Et puis, le Off, qui définitivement s’inscrit dans le prolongement de la manifestation. Nous étions inquiets de ce que ces animations hors les murs puissent nuire à la fréquentation globale, mais en réalité, le Lingotto a finalement profité de ces animations extérieures. Elles ont porté la voix du salon plus loin que le seul espace, tout en faisant venir de nouveaux visiteurs.

 

Turin est donc la ville littéraire d’Italie ?

 

Nicola Lagioia : (sourire discret... puis un sourire franc) Historiquement, c’est en effet le cas, et aujourd’hui encore, le public nous l’a démontré, en venant nombreux à la rencontre des livres, des auteurs, des éditeurs... Du fait de ce qui s’est passé, le salon entre véritablement au patrimoine national – au moins en tant que modèle précieux pour tout le pays.

 

Nous espérons aussi qu’au cours des prochaines années, il nous sera possible d’inviter des éditeurs étrangers, pour qu’ils découvrent cette ambiance. Pourquoi ne pas inciter les éditeurs italiens à « adopter » des éditeurs étrangers ?


Turin, orgueil littéraire de l'Italie
 

D’ailleurs, je parle aussi en tant qu’écrivain, auteur publié par la maison Einaudi [dont le siège est à Turin, NdR]. Nous devons rendre, chacun, cette manifestation plus belle encore, et plus précieuse. Et comment le faire, les météorologues ne peuveut pas nous y aider. (rires) [NdR, la météo avait prévu 4 jours de pluie... il a fait grand soleil et 27°C...]

 

L’an prochain, nous en préparons déjà les contours et les thèmes. L’espoir est revenu, et 2017 n’était finalement que le commencement, qui aidera le salon de Turin à trouver une nouvelle place pour les 30 prochaines années. Mais que le salon se fasse, ce qu’il doit faire, s’il doit prendre place en mai ou non... tout cela, nous ne le décidons pas. C’est le public des frères et des sœurs qui ont pacifiquement envahi la cité, ces derniers jours, qui a pris la décision.