Ville littéraire, Tanger “fut beaucoup fantasmée, en bien comme en mal”

Nicolas Gary - 21.03.2017

Interview - librairie Tanger Colonnes - Audrey Capponi librairie - Maroc libraire Tanger


ENTRETIEN – Le Maroc sera au cœur des échanges lors du salon du livre de Paris. À cette occasion, ActuaLitté part à la rencontre d’une libraire, située au cœur de Tanger. Audrey Capponi dirige aujourd’hui Les Colonnes, établissement historique. Depuis des années, elle participe à la vie des livres dans cette cité, autrefois capitale administrative du pays.

 

réalisé en partenariat avec l’Association internationale des libraires francophones

 

 Librairie Les Colonnes

Audrey Capponi

 

 

ActuaLitté : Quelle est l’histoire de votre librairie ?

 

Audrey Capponi : La librairie a été fondée dans les années 1950 par la famille Gérofi, qui l’a longtemps animée. C’était alors un lieu de rencontres et de savoir, fréquenté par les intellectuels marocains et étrangers. Les Colonnes ont toujours été un espace d’expression et de liberté.

 

Rachetée et rouverte en 2010, la librairie a voulu conserver cette tradition d’engagement et sa vocation méditerranéenne. Cela passe par la nature de son fonds, mais aussi par sa volonté de rester un véritable acteur culturel accueillant, plusieurs fois par mois, des romancier-e-s et des intellectuel-le-s. Depuis plusieurs années, la librairie est également une maison d’édition qui publie une revue littéraire, Nejma, et des livres en français et en arabe.

 

Quelles sont les spécificités historiques du marché du livre à Tanger ?

 

Audrey Capponi : La première spécificité est certainement la pratique de plusieurs langues ici. Nous proposons donc un fonds en quatre langues (arabe, français, espagnol et anglais). En outre, même si la ville n’accueille pas de faculté de lettres ou de sciences humaines, il y a toujours eu une intelligentsia importante et exigeante dans cette ville et cela nous permet, en tant que libraire, de faire des propositions audacieuses et assez pointues.

 

Ces dernières années, il y a aussi une véritable dynamique éditoriale sur la région nord avec des maisons qui publient littérature et poésie en arabe et en français.

 

À ce jour, à quelles problématiques faites-vous face ?

 

Audrey Capponi : Le coût des importations, d’abord, est important pour les petites structures et le prix du livre importé reste élevé comparé à celui des livres édités au Maroc ou au pouvoir d’achat de la majorité de la population – même si des initiatives de baisse de prix existent (comme celle d’Actes Sud). De plus, la diffusion est un élément de la chaîne du livre peu développé dans le pays, ce qui oblige le libraire à se renseigner par lui-même sur les nouvelles parutions.

 

C’est pour cela que, face à un marché peu réglementé et tenu par quelques distributeurs, nous sommes en train de nous organiser collectivement et de créer une association de libraires indépendants qui pourrait, à terme, être porteuse de projets de lois, de création d’un label de référence et nous permettrait de mutualiser nos compétences et nos énergies pour construire des projets culturels.

 

Comment établissez-vous votre sélection d’ouvrages mis en avant ?

 

Audrey Capponi : C’est un travail qui passe principalement par les lectures que nous faisons. Nous aimons aussi défendre un auteur, un éditeur, une collection ou travailler plus spécifiquement sur une thématique (en lien ou pas avec nos rencontres – l’Argentine ce mois-ci). Au-delà, nous privilégions les nouvelles parutions marocaines et celles des auteurs et intellectuels du Maghreb et du Machrek.

 

Quelles sont vos relations avec les distributeurs ?

 

Audrey Capponi : Avec les services chargés de l’exportation des distributeurs étrangers, cela se passe plutôt bien même si les conditions commerciales sont difficiles avec certains et que nous sommes trop peu visités par les représentants.

 

Avec les distributeurs marocains, les relations sont parfois assez compliquées. Ils ne font pas vraiment le travail de diffuseur et une certaine défiance existe, car, le marché du livre étant peu encadré, ce sont les distributeurs qui obtiennent la plupart des marchés publics.

 

Que vous apporte le réseau de l’AILF ?

 

Audrey Capponi : L’association nous a permis d’accéder à des formations (pour les libraires ou la direction) et elle est un acteur de poids pour dialoguer avec les pouvoirs publics afin d’établir de bonnes pratiques entre institutions et libraires.

 

Elle est également un lieu de dialogue (et de soutien) interprofessionnel. Échanger avec des confrères du monde entier me permet d’enrichir ma propre pratique, de relativiser les problèmes que nous rencontrons, d’entreprendre des projets collectifs.

 

 

 

Quel regard portez-vous sur l’industrie du livre ?

 

Audrey Capponi : En France, on publie beaucoup trop malgré l’engagement de certains éditeurs à restreindre leurs publications. Le système de l’office est en partie responsable de cet état de fait. Personnellement, j’ai fait le choix de ne pas travailler de cette façon à l’importation. Nous faisons peu de retours et prenons plus de risques.

 

Au Maroc, et je vous invite à lire le livre-enquête de Kenza Sefrioui, Le Livre à l’épreuve. Les failles de la chaîne au Maroc (éditions En toutes Lettres) ; la situation est complexe. Le marché, comme je l’ai dit, est peu réglementé, il existe un faible nombre de bibliothèques publiques, un véritable business du livre piraté s’est mis en place et l’analphabétisme demeure important. Tout ceci freine considérablement le développement du marché du livre.

 

Tant d’auteurs de renom ont vécu ou sont passés par Tanger, quelles phrases de ceux-ci retiendriez-vous pour évoquer cette ville ?

 

Audrey Capponi : Comme vous le soulignez, énormément d’auteurs ont écrit à Tanger et sur Tanger. Et c’est sans doute ce qui rend le choix difficile. On a presque tout dit sur cette ville, en bien comme en mal, et elle a été beaucoup fantasmée. En outre, les romans les plus importants écrits ici sont parfois de ceux dont on ne peut extraire seulement quelques lignes (Le Pain nu de Mohamed Choukri, La Chienne de vie de Juanita Narboni d’Ángel Vázquez, Le Festin nu de William Burroughs…).

 

En fin de compte, peut-être que tous ces auteurs, marocains ou étrangers, Larbi Layachi, Mohamed Mrabet, Truman Capote, Jack Kerouac, Paul Bowles, Paul Morand, Tennessee Williams, plus près de nous Souad Bahechar, Emmanuel Hocquard ou Mathias Énard..., montrent chacun une des facettes de la ville, de son histoire, de l’imaginaire qu’elle a suscités.

 

On pourrait rejeter tout cela en bloc et suivre Charles Bukowski disant que « Ces foutaises de la bohème de Greenwich Village et de Paris ne m’intéressent pas. Alger, Tanger... Tout ça c’est des boniments romantiques. » Mais de vraies belles œuvres ont pris naissance ici et on préférera affirmer avec William Burroughs que « Tanger se déploie sur plusieurs dimensions. On ne cesse de découvrir des endroits qu’on n’avait jamais vus auparavant. »

 

 

 

Librairie des Colonnes

Simon-Pierre Hamelin — directeur/Audrey Capponi — directrice adjointe

54, Boulevard Pasteur

Tanger, Maroc

+212 539 93 69 55

info@librairie-des-colonnes.com


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