Virginie Troussier : "Déceler la beauté convulsive de destins funestes"

Cécile Pellerin - 05.02.2015

Interview - Virginie Troussier - montagne neige - Alpes octobre


De temps à autre, elle nous fait le plaisir de parler d'autres auteurs, en chroniquant leurs livres pour ActuaLitté. En octobre dernier, est paru le deuxième roman de Virginie Troussier, Envole-toi Octobre (Myriapode). À cette occasion, cette jeune écrivaine, d'une sensibilité extrêmement attachante, a accepté de répondre à quelques questions sur son roman, sur son écriture. Une rencontre d'un bel équilibre, portée à la fois par l'émotion, la fragilité, une intense lucidité et une finesse d'esprit saisissante, troublante, et même intimidante parfois. Lisez plutôt !

 

Vous n'avez pas encore 30 ans et publiez aujourd'hui votre deuxième roman. Que raconte-t-il en quelques mots ?

Envole-toi Octobre est un livre sur la mélancolie. Il raconte l'histoire d'une jeune fille de trente ans, elle est perdue d'absolu et souhaite, pour vivre pleinement, transformer ses souvenirs armes à feu en champs de coton. Le récit tente de déceler la beauté convulsive de destins funestes, des fantômes qui peuplent une existence et sondent la liberté intérieure face au manque, au vide, qui peut devenir gain. C'est une sorte de roman initiatique, l'histoire d'un passage de vie, d'une transformation, et une réponse à la question : que doit-on faire couler dans nos veines pour que cela circule ? L'histoire s'accompagne d'un mouvement en filigrane : passer de l'image que l'on a de soi à ce que l'on est vraiment, et devoir faire avec. Se demander comment on va faire avec. 

 

Peut-on dire que c'est un roman d'autofiction, un roman personnel ?

J'écris à partir de bribes d'émotions, de sensations que j'ai vécues et que je vais découper, placer dans une situation loin de moi. À partir de là, quelque chose va se créer. Il peut y avoir des éléments tangibles, existants, qui vont se retrouver dans le texte, mais, en fait, qu'importent les murs, le cadre, ce qui est dit ou n'est pas dit, l'essentiel est dans ce que je fais de ces émotions. J'agis sous perfusion : ce que je vois, ce que je vis, va nourrir le texte au compte-gouttes. 

 


 

 

Envole-toi, Octobre, parle de révolte, de solitude, de mélancolie, du passage de l'adolescence au monde adulte. Pensez-vous qu'à travers Suzanne, la narratrice, se manifestent les grands tourments de la jeunesse actuelle ?

Je dirais plutôt que ces tourments sont ceux des romantiques… qui vivent aujourd'hui dans une époque plutôt nihiliste.  

 

Qu'attendez-vous de la vie ? Quels sont vos instants préférés ?

Certainement des moments pleins, vrais, sans façades. En tout cas, des moments qui sonnent juste. Je fuis les jeux de rôle, les masques, les convenances, et les mensonges. Ce n'est pas évident de se sentir bien tous les jours. J'ai longtemps cherché à analyser tout ce qui m'entourait (et je continue à le faire), mais, aujourd'hui, je pense que le bonheur, la grâce se trouvent davantage dans la contemplation que dans l'analyse. Je viens de terminer un roman d'Alexandre Lacroix (j'ai lu tous ses livres, j'aime beaucoup d'ailleurs son aventure littéraire sans compromis), qui s'intitule Comment vivre lorsqu'on ne croit en rien ? Il raconte avoir trouvé la meilleure définition du bonheur dans un livre de Nicolas Bouvier, L'usage du monde : Adossé contre une colline, on regarde les étoiles, les mouvements vagues de la terre qui s'en va vers le Caucase, les yeux phosphorescents des renards. Le temps passe en thés brûlants, en propos rares, en cigarettes, puis l'aube se lève, s'étend, les cailles et les perdrix s'en mêlent… et on s'empresse de couler cet instant souverain comme un corps mort au fond de sa mémoire, où on ira le chercher un jour. On s'étire, on fait quelques pas, pesant moins d'un kilo, et le mot « bonheur » paraît bien maigre et particulier pour décrire ce qui vous arrive. 

 

Alors mes instants préférés sont sur un bateau, qui se penche à l'horizontale pour prendre de la vitesse, au sommet d'un pic, à ski, surplombant une mer de nuage, dans les rues de Paris, quand les appartements allumés laissent apparaître les poutres apparentes et les vies imaginées, avec des amis autour d'un verre, pour se confier des paroles personnelles, qui résonnent, au cinéma, englouti entièrement dans un film, ou en concert, transportée au point d'oublier mon corps, et à la fois le sentir vibrer, ressentir, aimer, bouger, vivre, j'aime ces dualités d'émotions qui viennent s'entrechoquer, dans mon lit, sur mon canapé, position allongée, une pile de livres à côté. Je peux rester très longtemps allongée, sans sortir. Je ne sais pas si c'est grave. 

 

En découvrant Mommy du cinéaste Xavier Dolan, je n'ai pas pu m'empêcher de penser à Suzanne. Un véritable choc, une émotion forte et perturbante ; comme votre livre. Avez-vous vu ce film ? Y trouvez-vous quelques ressemblances, notamment dans la grâce et l'esthétisme à filmer des êtres fragiles, assez comparables, selon moi, à votre manière d'écrire ?

Oui, j'ai vu ce film. J'admire ce que fait Xavier Dolan. Son mode d'expression est l'intraveineuse, croiser le chemin de ses œuvres intransigeantes marque profondément. Le corps a toujours été la grande affaire de cet artiste à vif, poussant à son extrême l'adage selon lequel il faut réconcilier l'intérieur et l'extérieur. Le corps supplie et se plie. Au bord de l'extinction, mais toujours éclatant de vie. C'est peut-être en ça que je me sens proche de lui. Je m'intéresse beaucoup aux gens, aux personnes et personnages qui sont engagés dans un projet de transformation de soi. Et puis, l'un des moteurs de l'écriture consiste à confronter la part éduquée, civilisée de l'être humain à sa part de sauvagerie. Montrer comment les êtres négocient avec la violence, avec les lois, avec la mort. En ça, je me sens proche de lui. 

 

En effet, votre écriture est intensément poétique, ultra-sensible, à fleur de peau et rend compte avec émotion et au plus juste de toutes les sensations humaines. Comment vous y prenez-vous pour atteindre une telle fusion ? Est-ce un travail d'écriture difficile ?

J'ai une confiance excessive dans la parole, dans les mots. Parfois, je suis stupéfaite d'y croire encore, parce qu'elle m'a joué quand même bien des tours ! Mais c'est plus fort que moi. C'est pire qu'un acte de foi, c'est spontané. Alors que je sais bien que ce n'est pas toujours rationnel... Si je suis face à quelqu'un qui ne croit pas en la puissance de la parole, ça me fait violence. Il y a, dans la vie, comme une nécessité d'user des mots. C'est comme s'il y avait un révélateur, au sens photographique, d'une part d'indicible. Certains mots sont probablement aptes à changer le monde, d'autres ont le pouvoir de nous consoler et de sécher nos larmes. Certains mots sont des balles de fusil, d'autres des notes de violon. Je le sais tellement que je vis à travers les mots. Tout ce que je vis, je ressens, je le mets en mots directement. Si je ne parviens pas à décrire précisément ce que je ressens, il y a comme un échec dans l'émotion. La fusion est instinctive et instantanée. Tout passe par la parole, ce qui n'est pas toujours facile pour mon entourage, je demande des paroles, des explications, encore et toujours ! 

 

Il y a au-dessus de mon bureau quelques lignes du Manifeste du Surréalisme, d'André Breton : Chaque page doit exploser, soit par le sérieux profond et lourd, le tourbillon, le vertige, le nouveau, l'éternel, par la blague écrasante, par l'enthousiasme des principes ou par la façon d'être imprimée. J'essaie de ne pas trop m'éloigner de cela. 

 


 

 

Votre héroïne est originaire des Alpes et, lorsque vous décrivez la montagne, le lecteur n'a qu'une envie : s'y rendre. D'où vous viennent cette précision, ce sens du détail du milieu montagnard et de la technique du ski alpin ?

Comme mon héroïne Suzanne, je suis originaire des Alpes. J'ai grandi dans les montagnes et je reste très attachée à cette région. Je suis toujours étonnée, admirative devant ces paysages vertigineux, effrayants parfois. La montagne me passionne, car, derrière sa solidité apparente, elle est imprévisible. Il y a tant à dire. Pour la technique du ski alpin, j'ai commencé le ski à l'âge de trois ans, mon père, mon grand-père sont des skieurs passionnés, j'ai fait beaucoup de compétition, et j'ai également été monitrice de ski. 

 

Qu'attendez-vous de la littérature ? Pensez-vous, comme Suzanne, qu'il n'y a qu'en littérature qu'on dit les choses ? Qu'on ose ?

Oui, la littérature permet de dire l'indicible et de montrer des corps disloqués, des lubies étranges, on peut tout dire, c'est un lieu de liberté intense et totale. La vérité n'est jamais entière, mais c'est une sorte d'asymptote, on s'approche d'une certaine vérité, on sait qu'on n'y arrivera pas, mais on continue. Quel que soit l'objet sur lequel se fixe son esprit, c'est l'écriture seule qui lui permet de réfléchir, lui ouvre l'accès à l'élaboration d'une pensée. Ce qu'il y a également d'intéressant dans les romans c'est l'écart que l'on raconte entre le savoir, le contrôle, le recul, et la vie, qui échappe le plus souvent à toute théorie. La littérature nous ouvre aussi des portes. C'est comme si l'on découvrait qu'il y avait de nouvelles entrées dans son appartement, avec de nouvelles pièces. Et puis, c'est aussi une façon de se tenir, de se situer dans le monde. Un encouragement à tenir bon. 

 

Que faites-vous lorsque vous n'écrivez pas ?

Je lis beaucoup, je vais au cinéma plusieurs fois par semaine, j'écoute la radio avant de m'endormir, et des podcasts la journée, je m'évade à la mer ou la montagne dès que je peux, souvent pour faire du sport, je vois aussi mes amis, je parle avec eux en prenant des verres dans les bistrots, et puis j'ai un travail qui m'oblige à me lever tôt tous les matins pour lire la presse. 

 

Comment est née votre envie d'écrire ?

Je ne sais plus, cela fait si longtemps. C'était très naturel. Sûrement ce besoin de sentir davantage ce que je ressentais, d'accomplir ma pensée plutôt que la traduire. 

 

Comment écrivez-vous ?

J'ai besoin d'avoir de longues heures devant moi, d'un temps illimité. Alors j'écris le plus souvent en début de soirée, ça se prolonge aussi loin que je peux, et souvent les week-ends, je m'enferme, je pose des sacs de sable derrière la porte, je ne réponds plus au téléphone, j'essaie de rester concentrée, même si je rêvasse beaucoup. Je prends aussi des notes dans la journée, en écoutant la radio, en marchant dans Paris, pour plus tard. 

 

Quels auteurs vous inspirent ? Qu'aimez-vous lire ?

J'aime l'écriture intimiste, celle qui me dérange, me bouleverse, me touche profondément, celle qui ne fait pas semblant, qui vient me chercher. J'aime aussi ceux qui me font réfléchir, m'apportent des connaissances nouvelles. J'aime les belles plumes, les styles particuliers. Je lis la littérature contemporaine, les livres de mes amis écrivains… Si je devais citer des noms ce serait Marc Villemain, Alexandre Lacroix, Erwan Larher, Nicolas d'Estienne d'Orves, Serge Joncour, Céline Curiol, dans les classiques, j'aime Camus, Conrad, Georges Perros, Sagan, Annie Ernaux, j'aime aussi les récits de mer, la philosophie et la poésie. 

 

Avez-vous d'autres projets d'écriture ? Souhaitez-vous en dire quelques mots ?

Oui, le sujet de mon troisième roman prend de plus en plus forme en moi. Je vais le commencer d'ici peu. Ce n'est pas très mûr encore pour la lumière du jour. Je me sentais comme vidée après mes deux romans, je pensais que je ne pouvais plus écrire, que j'avais tout dit, ou alors qu'il me fallait vivre maintenant, mais en fait, il y a toujours une flamme qui s'affole en nous. 

 

Que souhaiteriez-vous dire à vos prochains lecteurs ?

La folie fait souvent bon ménage avec la littérature. Dans les cervelles affolées naît souvent une langue créative piquée d'essentiel que l'écriture peut capter à des fins qui font du bien. Alors, il ne faut jamais la craindre. J'aime l'incandescence des mots, que les livres soient des brasiers. J'ai écrit mon roman Envole-toi Octobre presque dans un état de combustion. Pour écrire, il faut s'autoriser à être la personne que l'on ne veut pas être. Il ne faut pas craindre l'impudeur. Il faut accepter qu'un roman nous change parfois. Si le lecteur sait cela, alors tout va bien, il peut foncer.