Accepter d'altérer l'intégrité d'un livre, sous couvert de protection

Nicolas Gary - 08.07.2013

Lecture numérique - Usages - SiDiM - verrous numériques - ebooks avec DRM


Le nouveau système de contrôle de fichiers numériques mis en place par le Fraunhofer Institute, en Allemagne, a beaucoup fait parler de lui. SiDiM de son petit nom, envisage tout simplement de créer des versions personnalisées de livres numériques, en introduisant des modifications minimes dans les textes des ouvrages. Pour Cory Doctorow, l'un des plus importants pourfendeurs de verrous numériques, cette idée est plus qu'un non-sens. 

 

 

L'épée de Damoclès

Arnaud Fraioli, CC BY-ND 2.0

 

 

Pour mémoire, SiDiM, afin de rendre le fichier plus lié encore à son acheteur, propose d'effectuer des altérations aléatoires tout au long de l'ebook acheté. Ce peut être une ponctuation p.56, un synonyme p.149 et d'autres choses de ce genre. À ce titre, non seulement le livre numérique est bien unique, mais le système de protection se fiche donc éperdument de tout ce qui peut être droit moral et patrimonial. Pourtant, le projet est soutenu par l'Association des libraires allemands et en même temps financé par le ministère fédéral de l'Education et de la Recherche. 

 

Dans l'optique, ces fichiers individualisés, un modèle de watermarking plus poussé encore, dissuadera donc le partage pirate de copie, en faisant pression sur l'utilisateur final. En retraçant l'origine d'un ebook découvert sur les réseaux de partage, le SiDiM introduit tout de même une notion fameuse : l'utilisateur ne saura jamais exactement ce qui a été changé dans son livre, et deux personnes n'auront donc pas le même texte. De quoi poser de multiples questions. 

 

Dans Publishers Weekly, Cory revient brièvement sur l'histoire de ces DRM. Nés à la fin des années 80, la première préoccupation de ses créateurs était de mettre en place un outil qui protège l'ayant droit. Sauf que rapidement, cette idée s'est changée en Mesure Technique de Protection - et donc, de verrouillage, pour le consommateur, de son usage du livre.

 

Pour Cory, l'idée que l'on implante ces verrous dans des fichiers n'est pas simplement une stupidité. Elle révèle la volonté de savoir à qui un fichier a été vendu. Retracer le parcours de vente est déjà assez simple, mais cela ne suffisait donc pas. Il fallait imposer au client la volonté de l'éditeur, de l'ayant droit. Parfois contre celle de l'auteur.

 

Motivés par le fait que les clients détestent les DRM, les maisons se sont lancées dans le watermarking, une solution moins contraignante, en apparence. Plutôt qu'un verrou qui limite les usages, on appose un marqueur qui identifie le livre à son acheteur. Baptisé joliment DRM social, la méthode s'appuie avant tout sur la peur d'être pris : en culpabilisant par avance l'internaute qui ferait profiter à trop de personnes de son entourage, de son ebook, on lui fait redouter les représailles de la justice. C'est ainsi que Pottermore avait été salué - et décrié.

 

Le DRM était un carcan, le DRM social est devenu une épée de Damoclès

 

Le DRM n'est rien d'autre qu'un marqueur indiquant l'absence complète de confiance que les producteurs de contenus entretiennent vis-à-vis de leurs clients. Le DRM était un carcan, le DRM social est devenu une épée de Damoclès : devant un jury, l'ayant droit pourrait soutenir qu'une copie de fichier trouvée sur un site de Torrent, et partagée illégalement, mérite la condamnation de son acheteur originel. Mais il n'a jamais été illégal de partager un livre papier. Jamais. D'ailleurs, on a même créé des institutions publiques pour en faciliter la démarche : cela s'appelle des bibliothèques.

 

Que les pouvoirs publics s'emparent, comme en Allemagne, de ce type de question, voilà qui semble assez naturel. Il revient au législateur et à l'exécutif d'introduire des régulations dans les marchés, pour que les industries se sentent plus en sécurité dans leur pays. Cela est compréhensible. Que l'on finance des outils qui méprisent les droits moraux et patrimoniaux, qui sont de véritables insultes aux consommateurs - probablement du fait d'habiles lobbyings - voilà qui donne des envies d'envahir les chambres parlementaires, au son de la chevauchée des Walkyries.

 

Comment le pouvoir ne comprend-il pas l'intérêt d'aller plus vite sur les questions de légalisation de prêt et de partage ? 

 

Reprenons le fil de la pensée de Doctorow : non seulement SiDiM n'est qu'une illusion de plus dans la tentative désespérée de contrôler un marché, mais plus encore, son modèle se révélera avec le temps inefficace. Or, le pire de tout est que l'on accepte de toucher à l'intégrité d'un livre. En janvier 2010, Jean-Philippe Bichart, porte-parole de Kaspersky Lab, société spécialiste de la protection du contenu, interrogé par ActuaLitté, mettait charitablement en garde 

Ce qui me semble plus important encore, pour réfléchir en ce sens, c'est de considérer l'intégrité des textes. Je vous donne un exemple : aujourd'hui, si vous vous servez d'un logiciel de VoIP [NdR : genre Skype, qui permet de téléphoner d'ordinateur à ordinateur], il est assez simple de modifier vos paroles. 'J'aime le site ActuaLitté' se transforme alors en 'Je n'aime pas le site ActuaLitté'. On modifie des syllabes aisément. Alors que penser de ce que l'on pourrait faire subir à un livre numérique via une atteinte à l'intégrité des messages ?

Tout cela n'est qu'une projection, évidemment. Soit : admettons qu'une attaque soit menée contre une base de données contenant des livres numériques. Le pirate, motivé par des questions idéologiques, décide d'effacer certains passages d'un livre, ou de supprimer des mots en particulier, des références... En fait, il pourrait altérer entièrement ce qui fait un patrimoine culturel. Le fichier corrompu est cloné, démultiplié, et on aboutit à un Voltaire qui pourrait soutenir sans ironie que Dieu existe. Jusque-là, c'est amusant, mais les implications prêtent moins à rire.

 

Eh bien nous y voilà : l'intégrité des fichiers, sous couvert de protection des droits, de contrôle du marché, vient d'être écornée. Quand sera-t-elle complètement brisée ?