L'ouverture de la librairie Amazon divise les professions du livre

Julie Torterolo - 04.11.2015

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Le 3 novembre dernier, Amazon ouvrait les portes de sa toute première libraire à Seattle. Une « extension physique » — ou un magasin de brique et de mortier, selon l’expression consacrée — qui n’a pas laissé de marbre les libraires. Tandis que certains se disent « horrifiés », d’autres qualifient cette nouvelle aventure de suite logique pour le géant.

 

 

 

La boutique aux couleurs d’Amazon mesure plus de 510 mètres carrés, et se situe dans le U-Village, endroit où depuis plusieurs années Apple et Microsoft ont pris leurs quartiers. La vice-présidente d’Amazon Book, Jennifer Cast, l’a annoncé d’emblée au Seattle Times, la société souhaite que cette boutique ne « soit pas la seule ». Alors rien d’étonnant que l'inquiétude soit la plus vive chez les libraires. D’autant que, selon la Bookseller Association — interrogée par le média The Bookseller — Amazon ferait partie des principales causes de fermeture de certaines librairies indépendantes au Royaume-Uni.

 

Afin d’en savoir plus sur l’état d’esprit des concurrents d’Amazon, The Bookseller a interrogé plusieurs détaillants ou professionnels, rattachés au livre, implantés aux États-Unis ou en Angleterre.

 

Emma Corfield Walters, de la libraire indépendante Bookish à Crickhowell, se dit « absolument horrifiée s’il s’en ouvrait une à Londres ». « Je ne sais pas si une telle boutique éliminerait les librairies des petites villes, mais certainement les librairies dans les grandes villes », explique-t-elle à The Bookseller. James Daunt, directeur général de Waterstones, n’y va pas non plus de main morte : il espère que cette aventure sera « un échec cuisant ». « Avec seulement 5.000 titres dans un espace dans lequel Waterstones en mettrait 10 fois plus, cela ressemble à tremper son petit doigt de pied dans la mer de vente de livre physique », a-t-il analysé.

 

« Il est clair, cependant, qu’enlever les ventes de best-sellers des véritables librairies serait très dommageable », ajoute le patron de Waterstones. Mais, pour Helen Stanton de Forum Book, librairie dans le comté de Northumberland, le fait qu’Amazon est voulu se tourner vers une librairie physique montre presque la « noblesse » du métier et la force des libraires indépendants.

 

Amazon n'aurait "pas les même préjugés" que les autres libraires

 

D’autres sont plus fatalistes, voire optimistes. « Tous les détaillants vont vers des ventes multicanaux. Les magasins briques et mortier ont largement utilisé internet et le marketing numérique pendant quelque temps, il n'est donc pas surprenant que les pure players se tournent vers les magasins physiques. Amazon n’est pas le seul site à faire cela. Ce n’est pas surprenant et c’est une bonne chose selon moi », a expliqué Stephen Page, PDG de Faber. 

 

Pour Hazel Cushion, fondatrice d’Accent Press, cette nouvelle boutique est même « super ». « Amazon va fournir ce qui est demandé par le lecteur, que ce soit un livre autoédité ou publié traditionnellement. Ils vont certainement aider les lecteurs à trouver de nouveaux auteurs, car ils n’ont pas les mêmes préjugés sur l’impression à la demande que les autres détaillants peuvent avoir », a-t-elle analysé.

 

Aussi, pour Julia Kingsford de Kingsford et Campbell, l'ouverture d'une librairie par le géant s’explique aussi par le « showrooming », de plus en plus fréquent : le client vient voir le produit en magasin, mais l’achète en ligne. Un phénomène répandu pour les clients d'Amazon, et qui l’aurait poussé à ouvrir sa boutique, selon elle. De même pour l’analyste Nick Bubb, utiliser les préférences des clients pour gérer la boutique est « une excellente idée ».

 

Les choix de livres proposés dans la boutique reposent en effet et avant tout sur les évaluations des clients – une fois encore, les données fournies par les utilisateurs seront au cœur de la stratégie commerciale. 

 

Enfin, pour Philip Downer, propriétaire d’une boutique de cadeau en Angleterre, et pour beaucoup d’autres : que l'on ait peur ou non, il est certain que la boutique américaine est un test avant de s’exporter à l’international, et notamment à Londres.