medias

"La culture de notre nation", menacée par le Ministère de la Justice

Clément Solym - 07.06.2012

Lecture numérique - Législation - Barnes & Noble - Amazon - Apple


L'intervention du libraire Barnes & Noble, jusqu'à lors plutôt silencieux, dans l'affaire d'entente sur le prix de vente des ebooks, qui implique Apple et les cinq grands groupes d'éditeurs américains, est particulièrement intéressante. Dans un contexte juridique aussi délicat, la parole d'une chaîne de libraires, concurrente directe d'Amazon, porte loin et fort… avec cependant des implications lourdes.

 

The Bookseller fait en effet état de la réaction du libraire, assez conforme à ce que l'on pouvait attendre. Rejoignant sur la ligne de défense la totalité des organisations professionnelles qui se sont manifestées, B&N explique, dans une lettre ouverte adressée au ministère de la Justice américain, que toute cette procédure met en péril « la culture de notre nation, et l'avenir de l'expression protégée par le droit d'auteur ». Pas moins.  

 

Le contrat diabolique

 

Pour revenir sur un point, il faut se souvenir que le DoJ accuse Apple et les groupes d'édition d'avoir comploté, en réévaluant à la hausse le prix de vente des livres numériques commercialisés. Par le biais du contrat d'agence, qui lie les éditeurs à Apple, une hausse de 30 % a été constatée sur le tarif des ouvrages numériques, avant et après la sortie de l'iPad - et donc l'ouverture de l'iBookstore, librairie-application intégrée à la tablette. 

 

Sauf que le contrat d'agence impose à tous les revendeurs de pratiquer la même tarification, là où, aux États-Unis, les libraires, quels qu'ils soient, peuvent logiquement vendre les livres papier au prix qu'ils souhaitent. Évidemment, Amazon ayant fait tout son beurre sur la vente de livres à des prix imbattables, cette impossibilité de se montrer diablement concurrentiel, pour conserver la position de monopole, pose un petit problème. Léger…

 

Raison pour laquelle le DoJ met en cause Apple et les éditeurs, et a proposé un règlement, pour que revienne une libre concurrence, interdite, finalement par le contrat d'agence. Bien, ceci posé, l'intervention de B&N est simple : le règlement va « porter préjudice à des tiers innocents, y compris Barnes & Noble, aux librairies indépendantes, aux auteurs et aux éditeurs qui ne sont pas partie prenante dans le procès. Cela mettra à mal la concurrence entre cette industrie naissante et finalement, nuira aux consommateurs ». 

 

Retour au monopole passé d'Amazon

 

Le point défendu par Apple, et appuyé par les professionnels, est de dire que cette tarification unique pour tous a permis justement à tous de pouvoir se faire une place sur le marché de l'ebook, attendu qu'il n'est pas possible de se distinguer au niveau tarifaire. L'attractivité commerciale vient donc non plus de la force monétaire, mais de la véritable valeur ajoutée.

 

 

June 24, 2006: Shelter in the storm

 

 

Pour B&N, la suppression du contrat d'agence sera par ailleurs nuisible, puisqu'elle ramènera les uns et les autres, boutique en ligne ou physiques, à « la situation où ils se trouvaient voilà deux ans : un acteur dominant fixera des prix inatteignables en terme de concurrence, pour tous ceux qui doivent pourtant y répondre. Incapables de rivaliser avec des prix inférieurs aux coûts, les vendeurs d'ebooks disparaîtront de cet univers ». Implacable. Et pourtant, particulièrement délicat. 

 

L'impossible concurrence

 

B&N ne peut pas du tout se positionner différemment sur ces questions, en tant que libraire submergé par la vague Amazon. D'autant plus que dans les premiers temps de cette action juridique, mi-avril, l'action en Bourse de B&N fut immédiatement frappée par l'enregistrement d'un perte important de son cours.

 

Chez Forrester, James McQuivey analysait alors l'impasse : « Amazon fabrique une relation avec ses clients formidable, qu'ils peuvent monnayer dans de nombreuses catégories de produits, et pas seulement les livres. Même s'ils décident de frapper fort sur le livre numérique [NdR : de vendre à perte, avec une politique agressive, donc], ils pourront trouver d'autres endroits pour compenser ces pertes de marges. Barnes & Noble ne peut pas s'offrir ce même luxe. » 

 

Or, jusqu'à présent, Barnes & Noble s'était tenu assez loin du conflit, alors qu'il y avait été convié à plusieurs reprises, un peu malgré lui. 

 

"Je m'suis fait tout p'tit, devant une poupée" (Brassens)

 

En effet, les éditeurs étaient accusés d'avoir fait pression sur le libraire, pour qu'il pousse le dernier groupe à n'avoir pas encore signé le contrat d'agence, Random House, en ne faisant aucune publicité pour ses livres. « Random House a choisi de demeurer sur leur actuel modèle, permettant aux détaillants de vendre au prix qu'ils souhaitent », attaque David Shanks, PDG de Penguin, dans un email. Et d'inviter B&N à se montrer aussi agressif avec l'éditeur que d'autres revendeurs ont pu l'être avec les éditeurs qui avaient signé en faveur d'un contrat d'agence. (voir notre actualitté)

 

L'autre point, c'est que le libraire B&N avait servi de référence aux avocats des plaignants : alors que la sortie de l'iPad coïncidait parfaitement avec la hausse tarifaire des livres numériques, aucune hausse n'avait été constatée lorsque B&N avait lancé son Nook Tablet, ni aucun de ses lecteurs ebooks. De quoi prouver la culpabilité d'Apple, et confirmer l'entente, assuraient les avocats, sinon, comment expliquer que B&N n'ait pas instauré un pareil mode de fonctionnement ?

 

Entre deux feux, pris à la gorge

 

Situation ardue autant qu'épineuse. Mais le plus grand problème n'est plus forcément là. En effet, depuis quelques semaines, Barnes & Noble compte un nouveau partenaire, pour l'aider à propulser ses lecteurs ebook et développer son positionnement sur le marché de la lecture numérique : Microsoft. Non seulement le géant de Redmond a accepté d'investir financièrement, mais il imposera son système d'exploitation sur toutes les tablettes - et les lecteurs ebook ? - de B&N, en lieu et place de l'OS Android qui servait alors. 

 

Une stratégie qui a tout, ainsi que nous l'écrivions ce matin, de la politique tournée contre Apple, et orienté clairement dans la lutte contre la domination sur le secteur des tablettes. Vitrine parfaite pour l'éditeur du logiciel Windows, la gamme d'appareils Nook deviendrait un VRP idéal… dont le patron se voit imposer désormais la désagréable obligation de défendre… le concurrent direct, Apple. (voir notre actualitté)

 

Comment s'en sortir ? La suite, certainement dans le prochain épisode. Mais d'ores et déjà, une information ancienne se confirme : ce procès antitrust est « une très grande victoire pour Kindle », comme le soulignaient les équipes de Jeff Bezos.




Commentaires

Pas de commentaires

Poster un commentaire

 

grin LOL cheese smile wink smirk rolleyes confused surprised big surprise tongue laugh tongue rolleye tongue wink raspberry blank stare long face ohh grrr gulp oh oh downer red face sick shut eye hmmm mad angry zipper kiss shock cool smile cool smirk cool grin cool hmm cool mad cool cheese vampire snake exclaim question

Vous répondez au commentaire de

Cliquez ici pour ne plus répondre à ce commentaire

* Laisser vide pour ne pas reçevoir de notification par email de nouveaux commentaires.