UK : La publicité anti-pirates fleurit sur des sites présumés illégaux

Nicolas Gary - 14.08.2014

Lecture numérique - Législation - piratage internet - ebooks contrefaçon - police britannique


La so british Publishers Association, vient de saluer les mesures prises par la police de Londres, qui a commencé à placer sur les sites internet des bannières d'avertissements. Découlant de la politique d'éducation et de lutte contre les actes de piratage en ligne, l'utilisation de ces espaces publicitaires est vivement encouragée par la PA. Elle vise « à rendre plus difficile pour les propriétaires de sites piratages de bénéficier d'une apparente légalité ». Morbleu !

 

 

 

Depuis le mois d'avril, la Police Intellectual Property Crime Unit britannique s'est mise en ordre de marche : des infographistes ont été recrutés pour réaliser des bannières alertant l'internaute qu'il surfe sur un site de contrefaçons. Et lui signaler que tous les liens de téléchargement ou de streaming mis à sa disposition entrent en violation du copyright. 

 

La PIPCU a déployé ses bannières depuis le 28 juillet, en collaboration avec des sociétés chargées d'analyser le contenu des sites internet. Le Project Sunblock - ou Projet Crème solaire - agit désormais sur une multitude de sites classés et identifiés comme des repaires de vils pirates. 

 

Les publicités indiquent alors à l'internaute qu'il devrait, pour son propre bien, se rediriger vers d'autres plateformes en ligne, afin de se procurer les contenus souhaités dans les règles de l'art. En parallèle, le détenteur du site est sollicité par la PIPCU, et se voit offrir une chance de régulariser sa situation, en fermant son site, grosso modo. De toute manière, si l'intéressé ne se conforme pas aux avertissements policiers, les autorités auront d'autres recours pour lui faire entendre raison.

 

Subnblock n'est pas une simple métaphore : l'objectif est d'asphyxier les sites dont les revenus publicitaires peuvent atteindre des dizaines de milliers de dollars annuels. En perturbant l'affichage de bannières promotionnelles rémunérées en Coût par Mille, ou Coût par Clic, les autorités espèrent bien contraindre les pirates à cesser leur activité. Et si ce n'est pas le cas, il leur sera toujours possible de solliciter l'hébergeur du site, ou le registraire qui a référencé le nom de domaine, pour demander une suspension du service.

 

Bannières triple action : consommateur, marque et pirates

 

Andy Fyfe, directeur de la PIPCU, estime que cette initiative « est un autre pas pour l'unification de la lutte contre la criminalité vis-à-vis de la propriété intellectuelle ». Et de considérer que les revenus publicitaires des sites contrefacteurs sont assez importants pour que leurs possesseurs se sentent pris à la gorge. « Ce travail nous aide également à protéger les consommateurs. Quand les annonces de marques bien connues apparaissent sur des sites illégaux, elles confèrent une apparente légitimité, et trompent les clients en leur faisant croire, par inadvertance, que le site est authentique. »

 

Outre qu'il faut une dose de naïveté supérieure à la quantité de sucre ingérée quotidiennement par un adolescent américain pour en arriver à dire cela — et y croire —, les autorités semblent accrochées solidement à leurs certitudes. Duncan Trigg, responsable du Projet ajoute : « La protection des marques en ligne est au coeur de ce que nous faisons [...] Sans s'en rendre compte, les annonceurs permettent à leurs marques d'être associées à des sites illégaux, et malheureusement cela arrive plus souvent qu'il ne le devrait. Mais à chaque fois que c'est le cas, les marques mettent en effet de l'argent dans la poche de criminels. » 

 

En créant un goulet d'étranglement, la police agirait donc à un triple niveau : l'éducation des masses, la lutte contre le piratage, et le renforcement qualitatif des marques, qui ne sont plus associées à des sites contrevenants au copyright. Cela dit les marques n'ont peut-être rien demandé. Et selon les données obtenues, 74 sites auraient été aujourd'hui frappés par les attaques de la PIPCU. Sauf que cette dernière refuse de livrer les noms desdits sites, et là, n'importe qui, même un brin naïf s'interroge.

 

Pourquoi vouloir communiquer sur les sites auprès des internautes, par le biais de bannières, et refuser de tenir publique une liste mise à jour des sites contrefacteurs ? Selon la police, il serait contre-productif de la dévoiler, parce que les pirates seraient susceptibles de s'en inspirer pour leurs propres fins, et surtout, cela augmenterait le trafic vers les sites en question. 

 

Lego Vader - Chrome Edition

Stéfan, CC BY NC SA 2.0

 

 

La Police de Londres souligne que l'enquête sur ces sites est en cours, et qu'ils restent présumés innocents jusqu'à preuve de leur culpabilité. La communication des noms au public entraînerait l'inverse de l'effet recherché. « Cela permettrait aux individus de visiter les sites mis en exergue, et de télécharger illégalement des contenus soumis au copyright, et d'augmenter le niveau de contrefaçon. »

 

Voilà qui démontre bien que personne n'est en réalité dupe : les internautes se rendent sur des sites de piratage, pour télécharger, justement. Et ils n'ont certainement pas besoin d'être alertés que leurs pratiques sont douteuses, ils le savent. Alors, qu'espérer en réalité de cette campagne ? Agiter un peu la poussière, pour démontrer aux majors, ayant droit, et autre Publishers Association, que les autorités prennent au sérieux le problème ?

 

Et... qui protégera internet de ces nouveaux gardiens ?

 

L'autre enjeu tourne autour des sociétés qui sont chargées de faire des campagnes d'affichages sur les sites internet pirates. Là encore, la police refuse de livrer leurs noms, pour ne pas attirer l'attention des hackers, cette fois. Un acte de vengeance bête et méchant les conduirait facilement à des attaques contre les sociétés, simplement pour donner une leçon. 

 

Ce que n'a peut-être pas encore pris en compte la PIPCU, c'est que de nombreux navigateurs disposent de solution de blocage des publicités. Et qu'autant celles rémunérant les sites internet, que celles affichant des messages d'avertissement aux internautes seront alors complètement supprimées. Or, le plus grand risque n'est pas là : dès lors que l'on parle de blocage possible de sites internet, le risque de tomber dans l'excès est grand. 

 

Alors que les tribunaux britanniques ont déjà intimé à des fournisseurs d'accès au web l'ordre de bloquer une cinquantaine de sites disposant d'offre en streaming ou par téléchargement, comment s'assurer qu'un contrôle efficace est mis en place ? « Sans une surveillance adéquate, des sites parfaitement légaux peuvent finir par perdre de bonnes occasions liées aux revenus publicitaires, s'ils sont injustement inclus dans la liste. »

 

Le site Ebooks libres et gratuits nous avait fait part des mêmes appréhensions : des sociétés chargées de demander des retraits de liens, considérés comme illégaux, en regard de leur base de données à surveiller font rapidement la confusion entre offre légitime et pirate. Plusieurs titres du domaine public avaient été dernièrement pointés comme entrant en infraction du DMCA, la loi américaine sur la protection du copyright sur internet. 

 

« Le problème vient de ce que les sociétés qui s'occupent pour les éditeurs de cette surveillance mettent en regard la base de données de la maison, avec les fichiers qu'ils trouvent. Et ils n'ont aucun marqueur leur permettant d'identifier le domaine public. Aujourd'hui, Google semble ne pas obéir aveuglément aux demandes, mais qu'en sera-t-il, demain, si le DMCA change, si la loi américaine est modifiée ? Aujourd'hui Google fait la loi, les États-Unis font la loi. Et si la politique commerciale change, alors notre site ne sera plus aussi facile à trouver. Pour nous, cela ne change pas grand-chose, puisqu'on fait cela gratuitement... Mais dépendre des intérêts économiques d'une société privée, cela induit qu'on subira les conséquences d'un intérêt nouveau... »