CORRECT POLITIQUEMENT : cours de philosophie avec Roger-Pol Droit

Cécile Mazin - 08.04.2013

Edition - Les maisons - philosophie - Roger-Pol Droit - correct politiquement


En cette période de politique mouvementée, il convient de revenir aux essentiels : la base de la base, ce qui est correct politiquement. Et rien ne vaut, pour se remettre la morale à jour, une petite page de philosophie. Ainsi, ActuaLitté, avec Babelio et les éditions Seuil vous offrent un nouvel extrait extraits du livre de Roger-Pol Droit, Ma Philo perso. L'ouvrage est paru début mars, avec 512 pages de réflexions, courtes ou longues, pour « refuser les généralités ». Aujourd'hui, inauguration avec Correct, politiquement...

 

 

 

 

CORRECT POLITIQUEMENT

Changeons les mots et tout pourra persister

 

 

Imaginons une jeune femme qui cherche du travail. Elle a rendez-vous avec le chef du personnel. Il a disparu. C'est désormais le « directeur des ressources humaines » qui s'occupe des embauches. Elle vient pour l'emploi de femme de ménage. Ce métier a disparu. On dit maintenant, officiellement, « technicienne de surface ». Cette jeune femme a des diplômes, elle a fait des études de gestion, mais elle doit trouver très vite une source de revenus : sa mère est devenue invalide. Un grave accident lui a brisé la colonne vertébrale, maintenant elle est infirme. Erreur : sa mère est à présent « une personne à mobilité réduite ». La jeune femme, qui a besoin d'argent, envisage également de devenir caissière. Pardon, « hôtesse de caisse ». L'ennui, c'est qu'on préfère recruter, pour ce poste, une personne issue d'une « minorité visible », c'est-à-dire une «personne de couleur», afin de bien montrer que, dans ce magasin, il n'y a pas de discrimination.

 

Ce cas est imaginaire, évidemment. Mais ces changements de noms sont tout à fait réels. Ce n'est pas une mode, plutôt un effort continu et réfléchi. Depuis des années, on cherche à éviter les mots qui blessent. C'est pourquoi les «vieillards» n'existent plus, remplacés par des «personnes du troisième âge ». Les « handicapés », qui étaient déjà les anciens « infirmes », sont en passe de devenir des personnes présentant une « différence d'aptitude » ou une « compétence alternative ». Tous les termes désignant de façon injurieuse ou péjorative des minorités ethniques, religieuses ou sexuelles se trouvent progressivement neutralisés. Globalement, on cherche à gommer du vocabulaire tout ce qui serait susceptible d'instaurer une hiérarchie (entre supérieur et inférieur, entre normal ou anormal), source d'exclusion.

 

D'où vient ce souci de purifier la langue quotidienne ? Au départ, les intentions sont louables. Quand la tendance est apparue, d'abord à l'université du Michigan, dans les années 1980, puis dans toutes sortes de groupes – féministes, gays et lesbiens, antiracistes –, il s'agissait de combattre racisme, sexisme et discriminations sous toutes les formes, les pires violences pouvant s'enraciner dans le vocabulaire de tous les jours. C'est pourquoi il vaut mieux parler de « gays » que de « pédés », et ne pas se moquer de ceux qui sont différents, qu'ils soient petits, gros, myopes ou tout ce qu'on voudra.

 

Indiscutablement, c'est une bonne chose d'effacer de nos phrases les termes méprisants et blessants, tous ces mots qui excluent et stigmatisent. Et ce changement est possible : il suffit de s'y appliquer un peu. Notre langage n'est pas le reflet d'une nature des choses, fixée une fois pour toutes. Au contraire, il témoigne d'une certaine manière de classer les gens et les choses, et nous pouvons modifier ce classement. Tout cela est positif. Alors, où est le problème ? En fait, j'en vois trois.

 

Premier problème : la pureté ridicule. Les vertueuses intentions, quand on en fait trop, engendrent souvent des effets catastrophes. Traiter quelqu'un de « nain » est injurieux, mais ce n'est sûrement pas une raison pour inventer l'histoire de «Blanche Neige et les sept personnes de petite taille»! Or il y a, réellement, des situations de ce genre. À force de ne vouloir blesser personne, on aboutit à des absurdités. Pendant la guerre du Kosovo (1999), de nombreux massacres ont été perpétrés, et les médias ne cessaient de parler de ces « boucheries » suscitées par la haine et la barbarie. Il y eut alors une protestation... du syndicat de la boucherie, rappelant qu'il s'agissait d'une profession honorable et qu'il convenait d'employer un autre terme !

 

Deuxième problème : la tolérance sans limites et ses effets pervers. N'exclure personne, respecter les différences de chacun, voilà de nobles objectifs. Mais, là aussi, il faut savoir où l'on doit s'arrêter. Sinon, on aboutit à de nouvelles absur- dités, qui ne sont plus seulement risibles, mais deviennent carrément dangereuses. Le cannibalisme ou l'inceste ne sont pas, et ne doivent pas être, des « comportements alternatifs ». Un serial killer, un dictateur sanguinaire, un bourreau qui torture ne sont pas seulement des «individus moralement différents ». Ce sont des criminels. Tout n'est pas acceptable, la tolérance a des limites, le vocabulaire allégé aussi.

 

Troisième problème : le maquillage de la réalité. L'efficacité qu'on attribuait au changement du vocabulaire était fondée sur l'idée qu'en ne disant pas quelque chose on évitait aussi de le penser. Ce n'est certes pas totalement faux. Mais ce n'est que partiellement vrai. Et surtout, c'est réversible : il y a des réalités que l'on va refuser de voir en évitant de les nommer directement. Les « économiquement faibles », ce ne sont plus vraiment des « pauvres ». Les « exclus », ce ne sont plus réellement les «misérables». Leur réalité, malgré tout, demeure grosso modo la même.

 

Il arrive donc aussi qu'on change les mots pour permettre que rien ne change dans la réalité.