"Je laisse tourner la Bête", Peter Heller, La constellation du chien

Cécile Mazin - 20.05.2013

Edition - Les maisons - Peter Heller - La Constellation du chien - extraits


Toute la semaine, c'est le roman de Peter Heller, La constellation du chien, qui accompagnera les publications de ActuaLitté. Seront en effet diffusés chaque jour des extraits de cet ouvrage, paru aux Editions Actes Sud.

 

Je laisse tourner la Bête, je garde des réserves d'Avgas 100, j'anticipe les attaques. Je ne suis pas si vieux, je ne suis plus si jeune. Dans le temps, j'aimais pêcher la truite plus que tout au monde ou presque. Mon nom, c'est Hig, un nom un seul. Big Hig, si vous en voulez un autre.

 

Peter Heller

La constellation du chien

Roman traduit de l'anglais

(Etats-Unis) par Céline Leroy

Si je me suis déjà réveillé en larmes au milieu d'un rêve, et je ne dis pas que c'est arrivé, c'est parce qu'il ne reste plus une truite, plus une. La truite mouchetée, arc-en-ciel, fario, fardée, dorée, plus une.

 

C'en est fini du tigre, de l'éléphant, des grands singes, du babouin, du guépard. De la mésange, de la frégate, du pélican (gris), de la baleine (grise), de la tourterelle turque. Je n'ai pas pleuré jusqu'à ce que la dernière truite remonte le courant sans doute en quête d'une eau plus froide.

 

Melissa, ma femme, était une vieille hippy. Pas si vieille. Elle était belle. Dans cette histoire, elle aurait pu être Ève, sauf que je ne suis pas Adam. Je suis plus du genre Caïn. Ils n'avaient pas de frère comme moi.

 

Vous avez déjà lu la Bible ? Je veux dire, en prenant votre temps comme si c'était un vrai livre? Allez jeter un coup d'œil aux Lamentations. C'est là qu'on en est, plus ou moins. On se lamente, plus ou moins. On se vide le cœur comme on fait cou- ler de l'eau, plus ou moins.

 

Ils disaient qu'à la fin, ça se refroidirait après s'être réchauffé. Un gros refroidissement. On l'attend toujours. Elle est drôlement sur- prenante, cette bonne vieille Terre, et des surprises, elle en faisait déjà avant de se séparer de la Lune qui, depuis, n'en finit plus de lui tourner autour comme le jars autour de sa défunte compagne. 

 

Finies les oies. À peine quelques-unes. En octobre dernier, j'en ai entendu qui cacardaient comme avant et je les ai vues, cinq qui ressortaient sur le bleu du ciel froid et purifié au-dessus de la crête. Cinq de tout l'automne, aucune en avril. 

 

Je récupère l'Avgas 100 avec la pompe manuelle dans l'antique réservoir de l'aéroport quand il n'y a pas de soleil, et j'ai aussi le camion qui faisait les livraisons de fuel. Plus d'essence que la Bête ne pourra en brûler durant ce qu'il me reste de vie si je limite mes sorties aux environs, ce qui est bien dans mes intentions, pas le choix. C'est un petit avion, un Cessna 182 de 1956, un bijou. Crème et bleu. M'est avis que je serai mort avant que la Bête ne rende l'âme. J'achèterai la ferme. Quarante hectares de basses terres pour le foin et le maïs dans une région où il court encore une rivière à l'eau froide dégringolant des montagnes pourpres et gorgée de truites mouchetées et fardées. 

 

Avant ça, j'effectuerai mes tours de piste. Aller et retour. 

 

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