L'école des loisirs : quand l'avenir a soudain un goût amer

Nicolas Gary - 18.12.2015

Edition - Les maisons - Geneviève Brisac - école loisirs - politique éditoriale


Les politiques éditoriales se suivent, et ne se ressemblent pas. L'école des loisirs semble toujours fidèle à elle-même, presque ancrée dans une image que l'on s'est forgée avec le temps. Pourtant, plusieurs auteurs se sont émus de changements décidés au sein de la maison, résolue à « se tourner vers l'avenir ». Mais dans cette démarche, quelque chose coince : l'éditrice historique Geneviève Brisac se retrouve au centre des attentions, tant celle des auteurs, que de la direction. Manifestement, tout le monde ne partage pas la même envie de changement.

 

L'école des loisirs - Frankfurt Buchmesse 2015

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

« Elle doit avoir du caractère, parce que la mauvaise littérature, ça l’agace », avait assuré l’animatrice Éva Bettan, évoquant Geneviève Brisac, alors présidente du Prix du Livre Inter, en 2013. Et elle de répondre : « Je m’attache aux détails... au mystère des livres. »

 

Mais voilà : la politique d’auteurs de l’éditrice, également prix Femina en 1996 et commandeur de l’ordre des Arts et des Lettres, ne « correspond plus aux attentes des lecteurs d’aujourd’hui », apprend-on dans un email qui circule entre auteurs. Et pour y répondre, c’est au directeur éditorial Arthur Hubschmid que les ouvrages devront être présentés pour validation. Problème : quatre titres du programme de printemps, dont les contrats étaient déjà signés, viennent d’être supprimés. 

 

"Qu’est-ce que cela laisse présager ?"

 

Sur cette seule information, les mots viennent à manquer : désarroi, incompréhension, inquiétude... mais également gratitude, pour les années passées avec l’éditrice. Certains attestent que la décision de supprimer les parutions a d’ailleurs beaucoup affecté l'éditrice. « Ce qui s’est passé dans cette maison pendant vingt-sept ans est absolument unique », écrit une auteure, également traductrice. 

 

« Il va nous falloir le temps de comprendre ce que cela veut dire », indique une autre auteure, « mais je ne vois pas comment cela peut continuer. » Chacun insiste sur les qualités de l'éditrice, « une perle rare » ou encore, « l’éditrice qui fait... qui faisait sortir le meilleur de moi. Jamais elle ne disait “il faut modifier ça ou ça”, elle pointait des passages qui ne lui convenaient pas, et laissait aux auteurs le soin d’apporter des réponses personnelles ».

 

Pour l’heure, aucune communication n'est venue de la maison d’édition. « C’est juste une catastrophe, cette manière de faire », se plaint un autre. « La relation entre un auteur et un éditeur, c’est un peu comme une histoire d’amour. »

 

Ce qui reste le plus difficile à entendre, c’est cette idée que les choix éditoriaux ne correspondent plus aux attentes. « Cela signifie-t-il que nous, auteur.e.s, ne serions plus conformes ? » Pour certains, cela ressemble à une logique marchande, qui ne s’assume pas : « Sous couvert de choix éditoriaux, on a le sentiment d’une volonté commerciale. Geneviève est capable de trouver un roman qui mettra quelques années à devenir un succès. Beaucoup d’auteurs n’existeraient pas si l’on se comportait uniquement en regardant les chiffres. »

 

Tous attendent maintenant avec impatience la réaction de L’école des loisirs. « Ça n’a rien d’évident, parce que l’on envisage rapidement le pire pour le futur. On avait une chance incroyable, une liberté d’expression totale et une grande richesse avec les trois collections Mouche, Neuf et Médium. Qu’est-ce que cela laisse présager ? »

 

Des échanges "actuellement compliqués"

 

Le courrier avait quelque chose d’alarmant, il est vrai. Contacté par ActuaLitté, le service de presse de l’école des loisirs avoue être « étonné de cette situation ». Au cours de ces dernières années, indique la maison, plusieurs tentatives de lancement d’auteurs et de livres dans le domaine des romans n’ont pas rencontré le public attendu. 

 

À la demande du directeur éditorial, Arthur Hubschmid, et de la Direction générale, une réunion de travail a été initiée, pour évoquer la situation, devenue préoccupante. « Jamais il n’a été question de dire que tous ses livres ne correspondaient plus aux lecteurs. Nous parlons actuellement de quatre projets, sur la centaine de romans qui seront publiés. Arthur Hubschmid a simplement considéré que les projets n’étaient pas en adéquation avec le public auquel ils étaient destinés. » 

 

50 ans l'école des loisirs - Salon du Livre de Paris 2015

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

De même, la maison réfute toute idée de changement de politique éditoriale pour ses romans, et ne débarquera pas non plus l'équipe. « Nous souhaitons poursuivre un dialogue avec Geneviève, mais l’échange est actuellement compliqué. Préparer l’avenir de la maison, sans discussion, ce n’est pas possible. Il n’y a pas une volonté de changement unilatérale de L’école : nous réclamons un esprit de collaboration, mais notre proposition semble ne pas être entendue. » 

 

La réaction des auteurs que nous évoquions ne représenterait d’ailleurs qu’une partie des écrivains de L’école. « Beaucoup d’entre eux nous ont contactés et nous avons pu leur expliquer la situation : ils comprennent très bien notre position. D’autant que ce type de réunion de travail a lieu avec tous les éditeurs de la maison. » 

 

Et de poursuivre : « Geneviève est aujourd’hui toujours directrice littéraire des collections de romans à L’école des loisirs, elle reviendra en janvier et nous envisagerons ensemble les perspectives d’avenir de ces collections de romans. » En qualité de directeur éditorial, Arthur Hubschmid a « toujours laissé les éditeurs réaliser leurs livres en toute autonomie. Mais il reste le supérieur de Geneviève, et à ce titre peut légitimement intervenir ».

 

Préserver "l'esprit enfantin, aussi fait d'insolence"

 

Geneviève Brisac est bouleversée. « L’école des loisirs représente trente années d’investissement pour moi. Trente ans de ma vie. J’ai été appelée pour développer le secteur de la fiction, et travailler avec les écrivains. J’ai toujours tenté de susciter la créativité, encouragé chacun, chacune, donné confiance. Des auteurs comme Chris Donner ou Agnès Desarthe m’ont suivie parce que mon travail de directrice littéraire leur garantissait toute liberté. C’est ce que les auteurs sont toujours venus chercher. Cela et une forme d’esprit enfantin, aussi fait d’insolence. »


Cette fameuse réunion de travail n’aura pas été l’occasion d’un échange, se souvient-elle. Elle se retrouve accusée de faire des livres qui ne se vendent pas, d’avoir une politique éditoriale qui ne convient plus, et qui ne plairait plus aux jeunes lecteurs.

 

Dorénavant, tous les textes qu’elle entendra publier devront en effet être soumis à Arthur, avec une autorisation écrite. « S’ils souhaitent se séparer de moi, qu’ils le disent. Il m'est extrêmement pénible de voir menacer brutalement ce que j’ai contribué à bâtir. S' ils s’étonnent de ce que je sois malade de cette situation, c'est qu'ils ne comprennent pas mon implication. »

 

L’éditrice reconnaît être sous le choc. Les messages, reçus en nombre depuis quelques jours, la réconfortent, bien entendu.