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Les éditions Agone, “recomplexifier” le réel face à la démagogie de la grosse édition

Antoine Oury - 13.04.2017

Edition - Les maisons - éditions Agone - édition sciences humaines - Chomsky livre


Au Salon du Livre de Paris, les éditions Agone se sont retrouvées pas loin de la pire place du hall 1 : l'absence d'un stand commun pour la région PACA aura quelque peu perturbé la venue cette année. Mais n'empêche pas la maison d'édition d'afficher haut et fort la couleur et les intentions : proposer des ouvrages de qualité qui dépassent les schémas simplistes de la « pensée de crise » qui fait les recettes de la grosse édition.

 
Éditions Agone - Livre Paris 2017
Sur le stand des Éditions Agone (ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

Marie Hermann, directrice éditoriale des Éditions Agone, présente avec fierté La Guerre d’Espagne de Burnett Bolloten. Elle tient des deux mains cet ouvrage-somme de 1280 pages, « un vrai classique qui nous rendu plus visibles en librairies, grâce à l'important travail éditorial que nous lui avons consacré ». Appareil de notes, index, préface et postface, l'équipe basée à Marseille, qui comprend 6 salariés, dont 2 à temps partiel, s'est surpassée avec 3 ans de travail sur ce titre.
 

N'importe quel ouvrage de la maison démontre que l'engagement éditorial est sérieux et dévoué : ouvrez L’Industrie du mensonge, de Sheldon Rampton et John Stauber, consacré à l'influence des lobbys sur la démocratie américaine, et vous découvrirez en fait un autre ouvrage dans l'ouvrage, enrichi de textes sur la situation française signés Nicolas Chevassus-au-Louis et Thierry Discepolo. « Nous ne sommes jamais dans le livre d'actualité, balayé rapidement, nous sommes une maison de fonds et c'est ce qui nous tient à cœur. Nous avons d'ailleurs l'impression que des ouvrages comme La Guerre d'Espagne ou l'Histoire populaire des États-Unis d'Howard Zinn plaisent de plus en plus », souligne Marie Hermann.
 

Le livre d'Howard Zinn, écoulé à quelque 70.000 exemplaires, fait partie des best-sellers de la maison : « Cette vision d'une histoire sociale, d'une histoire racontée depuis le point de vue des opprimés, des dominés, par en bas, a convaincu. » La maison va à nouveau adopter ce point de vue pour la Révolution portugaise, avec un ouvrage prévu pour début 2018. « Nous suivons toujours la même méthode : l'équipe de la maison met la main à la pâte pour rendre l'ouvrage accessible, et nous faisons appel à des intervenants extérieurs lorsque nous ne nous sentons pas légitimes sur un sujet », explique la directrice éditoriale. Les directeurs de collection, qui ne sont pas salariés d'Agone, sont ainsi mis à contribution pour apporter des ouvrages ou des précisions.
 

Convaincre et surprendre
 

L'objectif de la maison est de convaincre les spécialistes, sans pour autant rebuter les néophytes, une mission qui se retrouve dans le catalogue d'Agone. Si l'équipe prévoit de publier la correspondance complète de Rosa Luxembourg (deux tomes de 1200 pages) et diffuse depuis 25 ans une revue pointue pour faire vivre sa ligne éditoriale, elle mise aussi sur des intellectuels plus contemporains, qui participent à la présence des sciences humaines dans le débat public.
 

C'est le cas de Noam Chomsky, « un bon exemple du type d'intellectuels que nous avons envie de publier ». « Pierre Bourdieu a accompagné la maison au moment de sa création, et nous voulons mettre en avant ces intellectuels qui ne sont pas dans leur tour d'ivoire, coupés des réalités du terrain, mais qui apportent leur contribution aux luttes du présent », explique Marie Hermann. L'essai de Thomas Frank, Pourquoi les pauvres votent à droite, traduit par Frédéric Cotton, aborde ainsi la question des candidatures démagogiques pour mieux les désamorcer, plutôt que de les entretenir. 
 

Inutile de souligner que l'édition commerciale se complaît volontiers dans la direction inverse : les succès programmés des essais de Zemmour, Onfray, Lévy et autres suffisent à le constater. « Ces livres grand public colportent de plus en plus d'idées de droite, qui offrent une cause toute trouvée et simpliste aux problèmes que l'on traverse. Le travail que nous faisons, à l'opposé, consiste à recomplexifier le réel, confronter des idées d'une manière un peu plus complexe que ce que peut faire la grosse édition. »
 

Éditions Agone - Livre Paris 2017

Les ouvrages de la collection « Infidèles » (ActuaLitté, CC BY SA 2.0)


 

Un combat qu'Agone mène aussi sur le plan littéraire, avec la collection « Infidèles » qui existe désormais depuis un peu plus d'un an, « pour s'écarter de cette espèce de cynisme et de tendance à imaginer le pire dans la littérature contemporaine ». Avec autant de rééditions que d'inédits, on y retrouve le Spartacus d'Howard Fast, l'auteur du Le Thé au harem d'Archi Ahmed, Mehdi Charef, avec Le harki de Meriem, ou encore Flavio Steimann avec Bajass, polar au cœur de la lutte des classes.
 

Agone, 25 ans et “jamais un seul livre publié pour sa rentabilité“
 

Diffusés par Les Belles Lettres, les 250 titres du catalogue d'Agone (une vingtaine sont publiés chaque année) vivent aussi grâce aux débats et rencontres que la maison organise régulièrement. Aussi et surtout, car c'est bien ce que cherche à provoquer ces éditions dont le nom même évoque la lutte et la confrontation, dans un monde qui cherche trop souvent à les masquer.