Lévi-Strauss, Foucault, Bourdieu, Barthes... Sur le ring des sciences humaines

Antoine Oury - 26.03.2017

Edition - Les maisons - sciences humaines - livre paris flâneries littéraires - Jean-Yves Mollier


À l'heure où l'air de la campagne devient étouffant, l'historien Jean-Yves Mollier a répondu à la proposition d'une flânerie littéraire autour des sciences humaines et de l'édition française. L'occasion de parcourir près d'un siècle de publications en une heure, comme le temps d'un combat de boxe entre penseurs. Avec cette inscription au-dessus du ring, Sapere Aude, « Osez penser ».

 

Livre Paris 2017

Jean-Yves Mollier à Livre Paris (ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 


Si la flânerie littéraire évoque un « sport de combat » pour évoquer les sciences humaines, c'est avant tout parce que ces dernières opposent une résistance, et mènent même une lutte, « avec la réalité » telle qu'on peut la percevoir en tant qu'individus, précise Jean-Yves Mollier. La métaphore originale est de Pierre Bourdieu, qui évoquait une sociologie « qui n'est pas destinée à faire plaisir ».

 

Le parcours que propose Jean-Yves Mollier commence aux Presses Universitaires de France, les bien connues PUF, avec Claude Lévi-Strauss qui, alors inconnu, publiait en 1949 Les Structures élémentaires de la parenté. En matière de combat, Lévi-Strauss commence très fort en s'attaquant au modèle de la famille nucléaire, structurée autour d'un père et d'une mère, qui faisait et fait toujours, d'ailleurs, figure de règle universelle selon la pensée occidentale.

 

Dans son livre, Lévi-Strauss montre qu'il n'en est rien, et que le modèle dominant est celui d'enfants élevés par l'oncle maternel : autant dire qu'il remet en cause une pensée totalement artificielle. Il récidive quelques années plus tard avec Race et Histoire, qui « démonte toute prétention à vouloir créer des barrières entre les hommes sous prétexte que leur pigmentation de peau est différente ».

 

Si la maison PUF se constituait un catalogue depuis 1921, l'année de sa création, c'est véritablement la collection Que sais-je ? en 1941, puis Claude Lévi-Strauss, qui l'impose comme référence.

 

C'est toutefois chez Plon que Claude Lévi-Strauss publie son livre le plus célèbre, Tristes Tropiques. « Plon est alors une vieille maison d'édition, très à droite, avec un passé vichyste et pétainiste, qui publie surtout des ouvrages de militaires et généraux », rappelle Jean-Yves Mollier. C'est dans ce contexte que Jean Malaurie, géographe, propose la création de la collection Terre Humaine. « Il a même raconté que, de retour dans la salle où le conseil d'administration de Plon l'avait reçu, il avait retrouvé des sonotones sur la table ! » Mais Jean-Yves Mollier prévient : « Malaurie est un formidable conteur... »

 

Sa collection Terre Humaine accueille d'ailleurs de nombreux récits et études, « et aucun livre de la collection n'a démérité aujourd'hui », dont Tristes Tropiques, le premier livre de la collection. Parmi les livres notables, Jean-Yves Mollier retient Les veines ouvertes de l'Amérique latine d'Eduardo Galeano. « Malaurie a voulu mettre dans cette collection à la fois une anthropologie exotique, mais aussi une anthropologie à l'intérieur de la société. » Dans la foulée, les anthropologues se pencheront sur des objets d'étude issus du quotidien, du métro au frigidaire.

 

Les années 1960 : les sciences humaines au coeur de la démocratie

 

Jean-Yves Mollier, qui prend la confiance, interpelle désormais les badauds dans les allées du salon : « ”Quand les sciences humaines étaient sports de combat”, Messieurs-dames, on y va ! On pense par soi-même ! » L'enthousiasme est contagieux : sur le stand de Gallimard, le cercle se fait plus grand. L'histoire des livres d'idées au sein de la prestigieuse maison commence en 1927, avec la collection Idées, et se poursuit en 1931 avec la création des « Essais ». Brice Parain, proche de Gaston Gallimard, souhaite alors développer « aux côtés des collections littéraires, les champs de la réflexion ».

 

Les auteurs répondent en nombre à l'appel, attirés par le prestige de la maison, mais les années 60 seront décisives avec la création de la Bibliothèques des sciences humaines et de la Bibliothèque des Histoires, qui permettent toutes deux d'appliquer la philosophie de Jacques Derrida en « déconstruisant » les mythes nationaux, comme dans Les lieux de mémoire de Pierre Nora. Évidemment, Gallimard accompagne aussi la revue de Sartre, Les Temps Modernes, même si celle-ci est née aux éditions Julliard...

 

Au stand des éditions de Minuit, s'il a un mot pour leur impact littéraire lié au Nouveau Roman, Jean-Yves Mollier se concentre bien sûr sur les textes de sciences humaines, avec l'apport de Pierre Bourdieu et de son livre Les Héritiers, dans lequel il explique que « l'école, au lieu d'être ascenseur social, ne fait que reproduire les structures sociales. Depuis ce livre, tous les ministres ont tenté de le corriger, mais en 2017, les écoles n'ont jamais été aussi inégalitaires », estime Jean-Yves Mollier. Bourdieu, dans sa bibliographie, a beaucoup examiné cette question, avec notamment La distinction, Homo Academicus ou La Noblesse d'État.

 

Déconstruire, encore, la fabrication des élites ou celle du savoir, comme Jacques Derrida le fait dans La Grammatologie, toujours aux éditions de Minuit... Une perspective qui, dans les années 60 et 80, séduit largement les lecteurs : sur le stand des éditions du Seuil, Jean-Yves Mollier rappelle que les sciences humaines mobilisent alors entre 300.000 et 500.000 lecteurs, avec notamment un succès monstre pour Roland Barthes, un des auteurs les plus vendeurs du Seuil. « Rien n'a commencé en 1945, puisque d'autres tentatives existent auparavant, mais c'est à partir des années 1960 que les sciences humaines ont véritablement irrigué l'édition », résume l'historien.

 

En espérant que le conseil de Kant, repris d'Horace, « Sapere Aude », n'ait pas trop perdu sa force. On l'aura en tout cas entendu au moins une fois au salon.


Pour approfondir

Editeur : Fayard
Genre : actes des...
Total pages :
Traducteur :
ISBN : 9782213022239

L'argent et les lettres ; histoire du capitalisme d'édition (1880-1920)

de Jean-Yves Mollier(Auteur)

Les grands mouvements de concentration actuels dans le monde de l'édition marqueraient la fin d'un âge d'or: celui de l'éditeur soucieux du travail de son auteur, de la qualité des textes, de la vente lente de chefs-d'oeuvre à venir, du dialogue avec ses lecteurs.

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