Auteur et reporter : raconter le réel, ou comment ralentir le temps

Auteur invité - 19.06.2017

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Journalistes au quotidien, ils s’échappent du cadre rigide de la colonne pour déployer leur écriture dans le plus vaste format du livre. Une expérience professionnelle passionnante, mais aussi un investissement (et un plaisir) personnel. 




Quand sort l’affaire des Noyés de la Deûle, une série de quatre noyades entre 2010 et 2011 qui firent la une de l’actualité, Gilles Durand plonge littéralement sur ce fait divers.  Journaliste à 20 Minutes, il prend un mi-temps et se lance dans une contre-enquête pour tenter de démêler le vrai de la rumeur. Le résultat de son investigation paraîtra en 2015 aux éditions Lumières de Lille.

Pour Geoffroy Deffrennes, correspondant du Monde et ancien journaliste sportif de La Voix du Nord, c’est sa pleine page d’interview d’un jeune migrant afghan, Wali Mohammadi, qui suscitera l’intérêt d’une éditrice. Elle commande alors au journaliste un récit de vie. À la suite de longs entretiens sort en 2009 De Kaboul à Calais (Robert Laffont). Stéphanie Maurice, correspondante de Libération et pigiste pour la presse professionnelle, s’est intéressée à l’univers du tuning à la demande d’un éditeur fasciné par le sujet. Son témoignage paraîtra en 2015 au Seuil dans la collection « Raconter la vie ». 
 

On pourrait ainsi multiplier les anecdotes et les expériences de ces journalistes qui se sont extraits du cadre formel de l’article ou de la page pour se lancer dans l’aventure du livre. Soit par désir de mener un projet personnel soit à la faveur d’une rencontre, de l’actualité ou d’une main tendue par un éditeur. 
 

La position du journaliste 


Pour Stéphanie Maurice, aborder le tuning s’est fait comme n’importe quel reportage. « J’aime faire des petits sujets qui n’ont l’air de rien, mais qui nous racontent le monde dans lequel on vit. Je m’intéresse en particulier aux cultures ouvrières et populaires un peu oubliées. J’y suis allée avec la méthode classique : en parlant aux gens. » Une façon, explique-t-elle d’échapper à la posture du spécialiste qui ne maîtrise pas les ressorts du journalisme et du journaliste non spécialiste. Même constat pour Hervé Leroy qui signe lui des livres liés à la mémoire.

« Quand je raconte des destins, je me retrouve bien dans la position du journaliste, explique-t-il. Cela démarre toujours par une collecte d’infos. Et comme le disait François Luizet, grande figure du reportage, en utilisant le présent narratif, les morts sont toujours vivants. » Pour son livre Grand Lille, un art de vivre à Lille (La Renaissance), Geoffroy Deffrennes a envisagé chaque page comme un reportage.

« Les livres m’ont permis de traiter des sujets culturels que je ne pouvais pas faire dans La Voix du Nord », explique-t-il. D’approfondir également des sujets, comme il a pu le faire avec un ouvrage consacré au bassin minier. « Plus question, aujourd’hui, de passer dix jours sur un sujet et de le dérouler sur 20 000 signes » commente Éric Maitrot, ancien journaliste de La Voix du Nord et aujourd’hui directeur littéraire en charge des documentaires pour Flammarion. « Je vois donc arriver des journalistes qui se tournent vers le livre, frustrés par des petits, voire des très petits formats. »

« On a toujours l’habitude de travailler en pointillé. On passe d’un monde à l’autre sans arrêt. Plus je vieillis et plus j’ai envie de temps long, d’être moins soumise aux saccades de l’actualité », analyse Stéphanie Maurice. Comme le résume Gilles Durand, écrire un livre, c’est « sortir d’un rythme hystérique qui ne laisse plus le temps d’être surpris. Un vrai luxe. » Sauf que ce luxe a un prix. « Lorsque j’écris un livre, à lignage équivalent, je suis payé dix fois moins par rapport au tarif de la pige, ce qui revient à perdre le double de l’à-valoir », estime Geoffroy Deffrennes.

Un gouffre de temps, confirme Éric Maîtrot, qui a comptabilisé 2 000 h de travail, dont 1 000 h d’enquête et 1 000 h d’écriture, pour un livre sur le dopage sportif dont il est lui-même l’auteur. On ne peut guère compter sur un à-valoir supérieur à 10 ou 15 000 ¤ et les ventes sont aléatoires dans un marché encombré. « Tout le monde veut faire des documentaires, observe l’éditeur, mais le marché n’est pas énorme et il est phagocyté par des gros best-sellers. Quand on arrive à faire 10 000 exemplaires, c’est bien. » 
 

Un statut d’auteur 


« Un livre, c’est un instrument professionnel, poursuit l’éditeur. Il concrétise un travail à long terme, donne la satisfaction d’être allé au bout du sujet et crédibilise. Cela génère une image, permet de faire des salons ou de donner des conférences. » C’est aussi changer de statut et accéder à celui d’auteur.

« Il y a une noblesse du livre, avance Stéphanie Maurice. On vous regarde autrement en tant qu’auteur, même si je n’ai pas eu l’impression de changer de métier. Il y a de grands journalistes, mais le public l’ignore le plus souvent. Je cite souvent un édito du journal Combat qui explique que les journalistes sont les ouvriers du mot, les écrivains les artisans du mot. »

Et de rappeler que de grands écrivains comme Albert Camus ont été d’abord de grands journalistes. « J’ai espoir que les mooks permettent de renouer avec le journaliste écrivain, à la mode au début du XXe siècle. » Geoffroy Deffrennes est plus prosaïque : « Les journalistes ont conscience que leurs articles finiront par emballer le poisson. Même si en fait un article est souvent plus lu qu’un livre. C’est la raison pour laquelle beaucoup de journalistes rêvent d’écrire un livre. » Même sentiment pour Hervé Leroy : « Un bon papier, tout le monde l’oublie. Les médias rapetissent le temps de vie. L’objet livre reste, circule et vit par son lecteur. » 
 

Écrire un livre, c’est aussi questionner son écriture. « L’adrénaline du reportage, du bouclage, l’urgence permanente élude souvent cette question », rappelle Geoffroy Deffrennes. Gilles Durand parle lui de conditions idéales pour déployer son métier. « J’ai retrouvé un plaisir d’écriture que je perds au quotidien, même si mon style reste influencé par le court format de 20 Minutes. J’ai retrouvé également le plaisir de confronter des vérités, de vérifier les faits. »

Pour Stéphanie Maurice, le livre est l’occasion d’expérimenter une autre écriture que l’écriture journalistique : « Dans un livre, je mets plus de moi. Mon regard, ma tendresse. » Même si les ressorts d’un bon article restent toujours valables. « Un documentaire, ce n’est pas un PV de gendarmerie » explique Éric Maîtrot. « On doit garder le plaisir de la lecture. Il faut des gueules, des dialogues. Ça doit se lire comme un roman policier. » 
 

Comme un roman ? Justement tout journaliste n’a-t-il pas un roman qui sommeille dans un tiroir ? « Un livre, c’est compliqué », rétorque Geoffroy Deffrennes, qui réfléchit de longue date à un projet personnel lié à une douleur familiale. « Et écrire sur sa propre vie l’est d’autant plus. Mon éditrice me pousse à romantiser ce récit, mais on ne peut plus se cacher derrière un Walid. Je repousse l’échéance. » Gilles Durand avoue, lui, avoir écrit des nouvelles de jeunesse. « Dans le roman, c’est la longueur qui me fait peur. Et je suis très attaché au réel. »

Lui qui a été aussi critique de cinéma rappelle pourtant que Ken Loach ou les frères Dardenne ont d’abord commencé par le documentaire avant de se tourner vers la fiction. Lui même va prochainement revenir sur l’un des protagonistes de l’affaire des Noyés de la Deûle, avec l’objectif de raconter son histoire comme une fiction, en la scénarisant. « C’est une autre façon d’approcher le réel », commente le journaliste. Ou de flirter avec la fiction... 

 

Marie-Laure Fréchet 

 

en partenariat avec le CRLL Nord Pas de Calais