Delitoon : “L’algorithme humain, ça s’appelle un coup de coeur”

Nicolas Gary - 20.11.2017

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Avec 150.000 inscrits et 30.000 membres payants, Delitoon est peut-être seul sur le segment, mais sacrément en avance sur la concurrence qui s’approche. A ce jour, on compte plus de 25.000 applications installées sur iOS et Android. Tout ça parce que Didier Borg a toujours cru que l’on pouvait réellement lire des bande dessinées sur écran. Et rien ne semble lui donner tort.

 



 

Lancée voilà six ans, Delitoon s’est avant tout articulé autour de quatre années de Recherche & Développement, ainsi que la collaboration avec des partenaires économiques et éditoriaux. « Depuis 2015, nous avons véritablement une activité commerciale, simple, et qui séduit », explique Didier Borg, cofondateur. Installé dans des bureaux parisiens, c’est avec la Corée, et l’Asie plus généralement que Delitoon travaille essentiellement.
 

Bienvenue dans un autre environnement de lecture


« Ce modèle de lecture vient de chez eux, plutôt que de réinventer la roue, nous avons d’abord cherché à observer les meilleurs, et nous en inspirer pour donner à Delitoon toute sa mesure. » D’ailleurs, s’il reste beaucoup à faire, les résultats sont là : « Quand on dit que personne ne fait d’achat sur Android, ce n’est pas notre cas : nos revenus sont largement supérieurs sur ces plateformes. Parce que les lecteurs payent pour une qualité de service et de contenus supérieure, tout simplement. »
 

Pas de fausse modestie, chez Delitoon. Mais une modestie constante, et surtout, une attention complète portée aux lecteurs. Pour exemple, l’accès garanti aux oeuvres, quand bien même Delitoon perdrait les droits d’exploitation. « C’est un accord avec nos partenaires coréens, qui n’a pas été si complexe à mettre en oeuvre : l’Asie est plus ouverte au partage quand l’environnement économique est clair. Ce vers quoi la France devrait tendre, mais… »
 

Pour faire simple : Delitoon fonctionne avec des Coins, la monnaie de l’application. Plusieurs offres sont proposées – celle à 9,99 € reste la plus sollicitée. Avec un coût de 3 coins moyen, on peut accéder en plus à 3, voire 4 épisodes gratuitement, par différents effets d’offres. Une vingtaine de coins, représente alors peu ou prou une dizaine d’épisodes. Ce système qui prévaut en Asie et fonctionne très bien a été reproduit, et adapté.

 

 



En moyenne, une oeuvre sur Delitoon coûte 30% du prix d’un manga classique, mais surtout, son approche éditoriale et commerciale permet de ne pas favoriser des logiques de best-sellers. Raison pour laquelle l’illimité n’est pas proposé : « Il est aussi important d’aider les auteurs : l’illimité pousse à la logique de la bestsellerisation. Et puis, même si nous avions un catalogue démesuré, pas certain qu’on s’y risquerait. »


L’algorithme humain, ça s’appelle un coup de coeur


Il existe d’ailleurs trois types de gratuité, pour séduire et convaincre : les trois premiers épisodes offerts et un de plus après inscription. Un modèle Freeview et un autre de Freetime, permettant de consommer à l’envie, toutes les 72 heures. « La recommandation s’opère simplement, par des algorithmes qui ne sont pas bien complexes. Mais nous, humains, restons meilleurs que les algorithmes pour cela : quand on aime un titre on le pousse. L’algorithme humain, ça s’appelle un coup de coeur. »
 

Delitoon se veut tout autant prévenant pour les créateurs que pour les clients : on croit rêver, en découvrant les vertus de ce système. Et pour les internautes rétifs aux applications, il existe même une version navigateur…
 

Le catalogue, justement, se compose de quarante oeuvres, dont deux françaises – Lastman, en partenariat avec Casterman, et prochainement Philocomix, avec Rue de Sèvres. L’an prochain entre 20 et 40 titres supplémentaires seront publiés, suivant une méthode éprouvée désormais. [NB. Philocomix est co-scénarisé par Jean-Philippe Thivet qui collabore à Delitoon et lui aussi ancien de Casterman.]

« Nous sommes tout à la fois éditeur et diffuseur des oeuvres dont nous achetons les droits auprès de plateformes coréennes. Nous faisons traduire les webtoon achetés, et nous occupons du lettrage. » Pour s’assurer les meilleurs services, Delitoon a directement sollicité des équipes qui faisaient du piratage, pour leur proposer de réaliser du lettrage légalement. Là encore, pas d’hypocrisie : on cherche les talents où ils se trouvent.

 

 
 

Nous nous inscrivons dans quelque chose qui n’existe pas encore


Comme toute société numérique, Delitoon dispose de données – et ces dernières rebattent largement les cartes et les idées reçues. « Nous avons 75 % de lecteurs qui sont des jeunes femmes, de 18 à 24 ans », indique Didier Borg. « Les femmes achètent plus que les hommes, c’est un constat : elles se montrent plus légalistes et honnêtes – voire n’hésitent pas à faire la morale à un mec qui sur les réseaux se vante d’être un pirate. »
 

Second point, les comportements de lecture, qui là encore perturbent : « Le manga a ouvert, ou découvert, un lectorat plus féminin, et il a préempté le digital, parce qu’il répond à trois types de lecture. Le picorage, les sessions binge [consommation effrénée, NdR] ou la recherche de thèmes spécifiques. Mais dans tous les cas, c’est le plaisir de lire qui transparait. »
 

Au point que les projets de production papier ont été mûrement réfléchis. « Cela ne pourra venir que de la communauté, qui nous dira clairement ce qu’elle veut – et sans aucun doute, ce sera un produit qui lui ressemblera. » En somme, Delitoon l’affirme : le digital est un début de lecture qui amène au livre. Et surtout, « le lecteur n’est pas lecteur de livres, il est avant tout lecteur ».
 

« Concrètement, nous nous inscrivons dans quelque chose qui n’existe pas encore. Et comme le modèle d’édition traditionnelle pour le papier ne nous convient pas, quand il faudra réaliser des livres papiers, notre rôle se cantonnera à la série limitée. » Rien n’empêchera par la suite la vente de droits à des maisons classiques, intéressées par un titre.
 



 

Développer et exporter le webtoon occidental

 

Avant de commencer, autant être conseillé : Honey Blood, série de 85 épisodes qui représentent 4 tomes de 300 pages couleurs chacun, est aujourd’hui la meilleure vente. Si le catalogue s’enrichira à l’avenir d’autres auteurs français, c’est avant tout avec la Chine et la Corée que Delitoon travaille. Le plus grand succès chinois, Tire-toi M. Cancer, a été adapté là-bas en pièce de théâtre, série télé : un phénomène en Chine, qui rencontre le même enthousiasme en France. « C’est une expérience universelle, celle de la maladie, de la douleur… »
 

Si les fondateurs sont conquis par les territoires asiatiques et leurs oeuvres, ils attendent aussi de conquérir ces territoires. « On nous demande de développer une approche de la philosophie occidentale, ce que l’on fera avec Philocomix. Mais en règle générale, les plateformes asiatiques sont ouvertes à ce que l’on propose des oeuvres d’auteurs français. Les Trois mousquetaires, par exemple, c’est universel et adaptable de manière à ce que l’on puisse parler même à des lecteurs coréens. »
 

 



Dans cette optique, il faut avant tout former les auteurs. « Nous avons un partenariat avec un centre de formation en Corée, pour apprendre aux auteurs à faire du webtoon. Raphaëlle Marx sera la première à profiter de cette résidence, qui durera un à trois mois. » Une expérience pilote qui pourra se généraliser suivant les attentes et les résultats, évidemment. Une volonté d’équilibrer les forces, sachant que les plateformes coréennes ne tarderont pas à lorgner sur le marché européen.
 

Dans le même temps, la plateforme envisage des évolutions éditoriales prochaines, aller chercher des titres qui répondront plus encore aux goûts du public féminin. « Nous voulons renforcer les pôles action et fantastique. Et puis, il y aura le boys love – ces histoires d’amour homosexuelles, qui manifestement fascinent le lectorat féminin. »
 

Outre ces développements plus commerciaux, l’éditeur veut travailler des solutions de monétisation à long terme pour les auteurs. « Un blog peut devenir une source de revenus pour un auteur, s’il est diffusé sur Delitoon. Cela nous ouvre de véritables perspectives, et plus encore dans une période où les auteurs sont dans une grande difficulté. » Et dernier pan éditorial, décliné entre quatre approches, les documentaires, l’actualité, la vulgarisation et les récits historiques.
 

En somme, Delitoon synthétise un nouveau format de création, une autre manière de parler et d’écrire, et un écosystème dans lequel tout projet éditorial même de BD francobelge classique peut s’inscrire. « Nous avons aujourd’hui transposé un format universel de lecture numérique qui fonctionne, au-delà de la barrière de la langue. » Il paraît qu’en plus, ça marche…