Des livres dans des boîtes, les boîtes dans les rues

Auteur invité - 20.04.2018

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Prends le livre, c’est gratuit. Rends-le, c’est gratuit aussi. Et si possible, ramènes-en un. C’est à cet échange qu’invitent les boîtes à livres qui fleurissent dans nos rues. Il y en aurait presque une centaine en Bretagne, aucun recensement officiel ne les a comptabilisées.


Little Free Library - Miami
ActuaLitté, CC BY SA 2.0 (photo d'illustration)
 


À la manière dont l’internet a libéralisé la production et l’échange d’information, les boîtes à livres libéralisent l’échange des livres. Dans la rue comme sur la toile, les contraintes sont minimes, la légèreté des dispositifs est appréciable. Ainsi, alors qu’il y a vingt ans, le quidam devient auteur en publiant ses textes sur un blog, désormais, le même quidam se fait bibliothécaire en installant et en alimentant une boîte à livres.

Ceux qui envisagent dans leur mise en place un geste artistique seront comblés de découvrir. Celui du duo d’artistes Clegg & Guttmann en 1990 dans la ville autrichienne de Graz. Un geste qui occupe, autant qu’il questionne, l’espace public et la lecture publique.

À quelles conditions une boîte à livres tient-elle la route ? Sont-elles vraiment un outil qui contribue à la visibilité du livre dans la société ? Peut-on y déceler le signe d’une population éduquée au point de choisir et de proposer des lectures sans recourir aux experts ? Ces boîtes participent-elles au plaidoyer pour les bibliothèques ou sont-elles une provocation supplémentaire à l’heure des politiques publiques à bas coût et du débat sur l’ouverture dominicale des bibliothèques ?

De même que les bibliothèques de rue oscillent entre l’éphémère et le durable, ces questions ne trouveront pas forcément de réponse définitive. Qu’importe, si, dans la boîte, on trouve un livre en compagnie duquel passer un moment agréable.
 

Une quinzaine de gares en région Île-de-France
proposent leur boîte à livres

 

Une boîte à livres, c’est une bibliothèque hors les murs, mais ce n’est pas une bibliothèque de rue. « La bibliothèque de rue, c’est là où il y a des livres pour lire, là où il y a de l’air ; on peut y aller, venir lire, repartir, explique Aboubakar, du haut de ses neuf ans. Et moi, j’aime bien les histoires. Quand on me les raconte, quand on me lit quelque chose, je pense, je lis dans ma tête... Non, en fait, je ne lis pas. C’est après que j’essaie de lire ce qu’on m’a lu, je prends le livre et je retrouve les mots. » 
 

Dans cette définition sensible, lue dans l’ouvrage de Marie Aubinais, Les bibliothèques de rue, on perçoit la force de la médiation. Marie Aubinais est militante d’ATD Quart Monde, l’association qui a lancé les bibliothèques de rue, en 1968, dans le bidonville de Noisy-le-Grand (Seine-Saint-Denis). Dans ce dispositif, il s’agit d’animateurs qui proposent aux enfants des lectures au pied de leurs logements. Ces animations de rue, autour du livre, servent alors le projet de l’association : « Refuser la misère avec ceux qui la vivent. »
 


© Grazer Kunstverein Les boîtes à livres présentées par le duo d’artistes Clegg et Guttmann à Graz (Autriche) en 1990, précurseuses du mouvement des boîtes à livres.

 

Une boîte à livres, l'échanger de livres, pas du bookcrossing
 

Les bookcrossers ont un adage : « Vous aimez un livre ? Abandonnez-le ». Une plateforme internet, disponible dans une quinzaine de langues, fait office d’agence de voyages pour livres. Le site bookcrossing.com, lancé par un informaticien californien en avril 2001, recense 1,8 million de bookcrossers et 12,2 millions de livres libérés dans 132 pays (480 000 livres en France). Chaque ouvrage enregistré reçoit un numéro d’identification qui permet de tracer le livre voyageur. L’histoire de Pi, dans sa version anglaise, est le livre le plus souvent enregistré (50.409 fois). 
 

Certains festivals littéraires encouragent le bookcrossing, par exemple en se joignant aux Journées internationales du livre voyageur, imaginées par la Fête du livre jeunesse de Villeurbanne (Rhône), des personnes le pratiquent sans pour autant s’enregistrer sur le site internet. 
 

« C’est juste une envie de partager », explique une adepte de la libération des livres sur la voie publique, qui a pourtant écopé, à Paris en janvier 2017, d’une contravention de 68 euros. « La police municipale en opération “zéro incivilité” a assimilé cela à un dépôt d’ordures, raconte-t-elle sur son profil Facebook. Si j’avais eu un chien qui s’était oublié sur la voie publique, j’aurais payé la même amende. » Deux semaines plus tard, la ville de Paris lui répondait sur les réseaux sociaux : « Il s’agit d’une erreur. Paris aime les livres et encore plus ceux qu’on partage. Nous allons annuler l’amende. » Ouf. 
 

Alors, une boîte à livres, qu’est-ce que c’est ? 
 

Si les boîtes à livres partagent la philosophie des bibliothèques de rue et du bookcrossing, leur dispositif s’en distingue. Sur Internet, on lit que les premières « Free little libraries » sont apparues en 2009 dans le Wisconsin avec pour slogan « Take a book, return a book » (« Prends un livre, rends un livre »). Mais la légende ignore le travail artistique mené par le duo Michael Clegg et Martin Guttmann. 
 

L’association rennaise, Les Livres des Rues, les définit comme « des espaces gratuits de retrait et de dépôt de livres et de périodiques, situés dans des lieux d’accès libre et permanent au public, sans inscription ni engagement d’aucune sorte des lecteurs, emprunteurs ou déposants ». Certes, ces boîtes à livres participent à la démocratisation de la lecture et alimentent des réseaux sociaux locaux, mais leur ambition n’est pas aussi large que celle d’ATD Quart Monde. 
 

Big Books Box Store : Marco, dix ans, déjà libraire

 

Aux origines de l'art de la boîte à livres
 

Les premières boîtes à livres sont apparues à Graz, en Autriche, en 1991, sous le vocable de « bibliothèques ouvertes » (die offene Bibliothek), dans le cadre d’un projet artistique mené par Clegg & Guttmann, un duo d’artistes israéliens qui réside à Berlin et Vienne. « L’idée de départ était de dépasser le ready-made et de poser des questions sociologiques en faisant sortir l’art des murs du musée », explique Martin Guttmann.



Feldbergplatz, Mayence, décembre 2017. © Horst Pietrek


 

À la recherche d’un dispositif faisant dialoguer le musée et la cité, ils avaient imaginé « une bibliothèque sans bibliothécaire et sans surveillance » ; ainsi, ils avaient disposé dans un quartier périphérique trois bibliothèques ouvertes avec l’instruction trilingue (allemand, anglais, turc) suivante : « Vous pouvez prendre des livres pour un temps limité. Dons de livres appréciés. » 
 

« Nous voulions savoir si les visiteurs du musée iraient voir les bibliothèques et si les utilisateurs des bibliothèques iraient au musée, expose Martin Guttmann. Nous voulions aussi savoir comment les bibliothèques s’inscriraient dans le paysage. Effectivement, les habitants les utilisaient, y déposaient des flyers, y accrochaient des affiches, mais ils ne sont pas allés au musée alors que les visiteurs venaient voir les bibliothèques. » 
 

Le projet a été renouvelé à Hambourg (Allemagne) en 1993 et à Mayence (Allemagne) en 1994. « À Hambourg, nous avons détourné une armoire électrique, se souvient Martin Guttmann, car nous prétendions que les bibliothèques ouvertes font partie du mobilier urbain. À Mayence, l’installation a duré plus longtemps et il me semble qu’elle existe toujours. » 
 

Un quart de siècle plus tard, les bibliothèques ouvertes de Clegg & Guttmann ont essaimé sur la planète. Ainsi, Andrea Holman fait partie des habitants qui animent la bibliothèque de la maison du Ronceray à Rennes et se souvient des armoires électriques remplies de livres qu’elle voyait à Mayence quand elle rendait visite à sa sœur.

« L’idée était d’inspirer les gens, d’apporter quelque chose de nouveau aux institutions, un esprit de liberté et de citoyenneté, poursuit Martin Guttmann. C’était des prototypes qui ont été largement reproduits. Nous ne cherchons pas d’argent, mais, malheureusement, nous ne sommes jamais crédités de cette idée. C’est une déception. » 


 

par Stéphanie Stoll 

 

en partenariat avec Livre et lecture en Bretagne




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