Impression à la demande : un artisanat technologique au service du livre

Antoine Oury - 05.02.2014

Reportage - Hachette - impression à la demande - visite


L'arrivée aux abords du gigantesque centre de distribution Hachette, à Maurepas, permet de constater ce que les chiffres promettaient : 50.000 m², entièrement dédiés à la distribution des ouvrages de Hachette, évidemment, mais aussi de 80 autres éditeurs. Et, depuis quelques années, une petite partie de cette surface abrite le premier centre d'impression à la demande français. Tour du propriétaire.

 

 

Dans le centre de distribution Hachette, le secteur réservé à l'impression à la demande, ou PoD pour Print on Demand, n'occupe que quelques centaines de mètres carrés. D'abord parce que cette solution éditoriale n'est encore qu'occasionnelle, mais aussi parce qu'elle ne représente qu'un fragment de l'activité de la ruche que constitue le centre de Maurepas.

 

La structure industrielle assure la distribution et la diffusion des ouvrages du groupe Hachette, bien sûr, mais également d'éditeurs extérieurs au groupe. Un rôle de prestataire de service développé depuis des décennies : « Nous travaillons avec différents éditeurs, dont certains depuis des dizaines d'années, avec des grandes maisons, Delcourt, Glénat ou Albin Michel, et des plus petites. Sur 100 livres sortis, 60 environ sont issus du groupe, et 40 d'éditeurs extérieurs », détaille Philippe Lamotte, Directeur en charge des Relations Éditeurs/Diffuseur et du Développement chez Hachette Livre.

 

Parmi ces prestations de service, on retrouve ainsi la distribution/diffusion des ouvrages, mais aussi l'intégration des titres aux systèmes d'informations, ou la business intelligence, pour optimiser les stratégies commerciales. Et, finalement, l'impression à la demande, ouverte elle aussi aux éditeurs  et aux distributeurs extérieurs. Le service ne date pas d'hier : en 2010, Hachette conclut un partenariat avec l'américain Lightning Source, pionnier en matière d'impression à la demande de l'autre côté de l'Atlantique.

 

L'idée est venue d'Arnaud Nourry, PDG d'Hachette Livre et de Lagardère Publishing, après une visite outre-Atlantique : il y rencontre John Ingram, président du groupe Ingram, leader de l'impression à la demande dans le monde et présent sur le marché de la PoD depuis 1998. Les deux hommes s'accordent sur un joint venture, exceptionnelle pour Ingram, à 50/50, pour créer Lightning Source France (LSF) en septembre 2009.

 

 

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L'espace dédié à la PoD au centre Hachette Livres de Maurepas

(ActuaLitté, CC BY-SA 2.0)

 

 

« L'impression à la demande, ce n'est pas seulement de l'impression. Cela allie le métier d'imprimeur avec une grande part de technologies, pour arriver à produire très rapidement des livres qui sont tous différents les uns des autres, avec une garantie de qualité et de reproductibilité dans le temps », explique Philippe Lamotte. 

 

L'entrée dans la pièce réservée à la PoD, où température et hygrométrie sont spécifiquement contrôlées, vient corroborer les propos : les machines sont compactes, peu nombreuses, l'air n'est pas envahi de vapeurs d'encre, ou de fibres volatiles de papier. Au moins 5 opérateurs en production (différents âges et profils, tous liés à l'impression) suffisent à mener la cadence, supervisés par deux responsables en pilotage, Benoït Aubin et Benjamin Durosau, qui nous guident tout au long de la chaîne de production.

 

Tout commence avec un livre, que l'éditeur aura au préalable scanné. Dans le cas contraire, LSF peut assurer « si besoin » un service de conversion du papier au PDF. Les fichiers produits, correspondant à la couverture et au texte, sont stockés sur serveur et accompagnés de métadonnées précises (dimension, poids, pagination, code barre...). Les PDF sont normalisés, semblables à un document lambda, sans traits de coupe.

 

 

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Interface opérateur-machine (ActuaLitté, CC BY-SA 2.0)

 

 

C'est le principal intérêt de la chaîne de production réduite du centre de Maurepas : les machines standard utilisées (deux presses Canon pour le noir et blanc, une couleur pour les couvertures, deux machines pour le pelliculage des couvertures, une plieuse, une assembleuse, un massicoteur) ont été revues et corrigées par Lightning Source, qui y a apporté des modifications logicielles pour optimiser leurs performances. Inutile, pour les opérateurs, d'effectuer un calage machine : un simple calibrage régulier suffit amplement.

 

En termes d'efficacité, difficile de faire mieux : chaque étape s'effectue comme un jeu d'enfant, même si les opérateurs déplacent et vérifient avec attention les blocs de textes imprimés pour les conduire vers la prochaine étape. La plieuse est particulièrement impressionnante : les feuilles, déposées en tas, seront soigneusement pliées, partant dans les rouages avec la vitesse d'une flèche tirée par le Sagittaire.

 

 

 

 

Un peu plus loin, la machine qui unira couverture et corps travaille avec la même cadence, enchaînant grécage (passage de la tranche du livre sur un palet abrasif pour faciliter l'adhésion) et application de la colle sans dommages. À chaque fois, rapidité et rudesse minutieuse impressionnent.

 

 

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La plieuse de livres, prête à décocher (ActuaLitté, CC BY-SA 2.0)

 

 

En une à deux minutes, le livre est imprimé, plié, collé, coupé et emballé, le tout piloté par une interface.

 

Malgré tout, les opérateurs travaillent d'arrache-pied, et restent la meilleure interface entre le fichier numérique et l'objet livre : « Nous commençons tôt le matin, avec les commandes urgentes à envoyer avant midi. Ensuite, l'après-midi est consacré aux fabrications moins pressantes, selon les commandes », explique Benjamin Durosau. Ce jour-là, à 17 heures, le planning des fabrications est bouclé : les 1500 à 2000 volumes fabriqués quotidiennement sont prêts à être envoyés aux libraires.

 

 

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La massicoteuse. Sur la gauche, des livres ratés en production,

utilisés pour éviter des marques intempestives lors de la découpe

(ActuaLitté, CC BY-SA 2.0)

 

 

Le livre encore chaud est ensuite entreposé, avant de se diriger vers le centre de distribution... dans la pièce d'à côté, simplement séparée par une porte coupe-feu. Là, les opérateurs du groupe Hachette prennent le relais, contrôlent et expédient les colis vers les camions en partance pour les librairies de France et de Navarre. 

 

Les livres, entre les mains, sont totalement indifférenciés d'un exemplaire imprimé de manière traditionnelle : une fois la colle refroidie, l'ouvrage s'avère très résistant. Et pourtant, nous avons fait subir les pires outrages au Figaro, deux siècles d'histoire, chez Armand Colin, en impression à la demande... Par ailleurs, l'éditeur faisant appel au service de LSF recevra une épreuve physique, pour validation et garantie de production. Une manière de remplacer le bon-à-tirer, et « socle de la relation bâtie avec les éditeurs ».

 

Le papier après le numérique

 

« Nous restons quand même sur un artisanat », expliquent Benjamin Durosau et Benoît Aubin, « un "artisanat technologique, standardisé" ». Pas si standardisé, tout de même, puisque les machines sont customisées... L'équipe, qui a doublé ses effectifs depuis l'année dernière, favorise la polyvalence, avec une circulation entre les différents postes. En quatre années, aucun accident de travail n'est à déplorer. Par ailleurs, l'empreinte carbone de ces impressions est réduite, avec la réduction de la gâche, mais aussi des différentes phases de transport, et bien entendu l'absence de retours et donc de pilon à l'arrivée.

 

Les portes des camions refermées, le livre n'en a plus que pour quelques heures avant de finir, ouvert, entre les mains d'un lecteur : du passage de la commande à la livraison, Lightning Source France garantit un délai de 48 heures. Y compris pour des ouvrages commandés depuis les États-Unis, l'Angleterre ou l'Australie, contre 6 semaines en bateau.

 

 

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Les couleurs correspondent aux formats (ActuaLitté, CC BY-SA 2.0)

 

 

Pour le libraire, en tout cas, facile de mener sa barque : imaginons un client demandant un livre - indisponible - à son vendeur. Ce dernier passe la commande, reçue le soir même au milieu des commandes traditionnelles. Le livre est fabriqué dans la matinée, expédié l'après-midi et disponible le lendemain.

 

La commande directe, par les particuliers, n'est toutefois pas disponible : « En France, Hachette a toujours privilégié un modèle B-to-B [business to business, d'un éditeur à un libraire, NdR], et un partenariat avec les points de vente », souligne Philippe Lamotte. La vente par correspondance est pratiquée aux États-Unis, selon les souhaits de l'éditeur. Les titres indisponibles - mais de nouveau disponibles via la PoD - sont référencés dans les bases de données professionnelles que sont Dilicom, Tite-Live ou Electre.

 

Le même système est utilisé pour les livres antérieurs à 1920, numérisés dans Gallica, par les soins de la Bibliothèque nationale de France. Là encore, c'est Arnaud Nourry qui s'est entendu avec Bruno Racine pour mettre en place cette offre, qui transite elle aussi par les librairies. « L'accueil a été plutôt favorable, et les libraires s'emparent de l'outil pour constituer un catalogue à l'ancrage local. De ce point de vue, Gallica est une mine d'or : un libraire à Chartes s'équipera en ouvrages sur les châteaux, un lyonnais en vins... Pour les DOM-TOM, cette solution est également très efficace. »

 

D'autres éditeurs tentent le pari de s'appuyer uniquement sur l'impression à la demande pour matérialiser une collection numérique : la maison Bragelonne propose ainsi aux lecteurs des récits Snark de commander une version papier, imprimée à Maurepas. La partie visible d'un iceberg de l'édition qui ouvre de nouvelles perspectives, notamment pour l'autoédition.

 

La PoD en 2014, essentiellement « une activité de complément »

 

Pour le moment, l'outillage technique de Lightning Source France lui permet d'assurer la fabrication d'ouvrages noir et blanc, imprimés sur papier blanc ou papier crème, selon 22 formats, avec une couverture pelliculée couleur, brillante ou matte. L'impression couleur, en « full quadri » est annoncée pour l'été, tout comme les couvertures rigides. Une offre de bande dessinée en impression à la demande pourrait ainsi être développée, même si des problèmes de coûts doivent auparavant être réglés. La possibilité d'imprimer des livres anglophones est également à l'étude, mais dépend essentiellement des droits de diffusion des éditeurs.

 

 

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(ActuaLitté, CC BY-SA 2.0)

 

 

En effet, l'impression à la demande, par sa nature technique, reste « une activité de complément pour un éditeur », explique Philippe Lamotte. « Elle n'est pas faite, par exemple, pour des ouvrages à faible pagination et petit prix ou des beaux livres à petits prix comme les ouvrages de cuisine. » À l'unité, les coûts de production sont plus chers qu'un tirage de 10.000 exemplaires, mais l'éditeur a au moins l'assurance, dans le cas d'une commande de client, que l'ouvrage se vendra... « Ce qu'on constate, c'est que les éditeurs ne font pas monter les prix », assure Philippe Lamotte.

 

Outre ces problématiques de compte d'exploitation, l'éditeur trouvera dans la PoD le moyen de dynamiser un catalogue. Quand ce dernier était limité par la disponibilité des ouvrages et le temps de la parution avec les tirages traditionnels, il s'intègre parfaitement au flux d'informations qui devient celui de la société connectée : « Imaginons un fait d'actualité ou le sujet d'un grand colloque qui remet en lumière un titre, l'éditeur pourra valoriser celui-ci avec un faible tirage, suffisant pour la demande du moment. C'est le principe de la longue traîne. »

 

Alors que la production à échelle industrielle a depuis longtemps investi l'édition, l'impression à la demande envoie plusieurs promesses : celle d'un abandon de la surproduction livresque, et du pilon, pour une rationalisation des tirages, si la solution pouvait se généraliser. En effet, le marché est en très forte croissance, mais ne représente que 2 % du marché du livre... Comme un certain livre numérique.