L'assassinat, Christophe Dufossé (chapitre 2)

Clément Solym - 19.02.2009

Reportage - assassinat - christophe - Dufosse


Avertissement
Ce texte est une fiction. La distanciation existant entre l’auteur et les propos comme les actions de son personnage interdit en conséquence, on l’aura compris, toute assimilation à des personnes réelles comme toute intention dolosive de la part de l’écrivain.


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2

    Ce matin, lorsqu’il a ouvert les yeux dans la grande chambre, le monde avait changé. Sa femme était en déplacement.
    Sa fille était en pension et ne rentrerait pas avant la fi n de la semaine.
    Il était seul.
    Il avait eu l’impression que les murs étaient beaucoup plus hauts que d’habitude.
    Il était sorti du lit et s’était approché de la fenêtre. Des gens sautaient dans leur voiture pour se rendre à leur travail, une grande queue s’était formée à l’arrêt de bus. Tout un monde en mouvement d’où il se sentait absent.
    Il avait pris une douche, s’était rasé de près. Puis il avait saisi le téléphone pour dire à l’usine qu’il ne viendrait pas aujourd’hui. Il se sentait barbouillé, avait-il dit à la secrétaire. Une intoxication alimentaire ; quelque chose ne passait pas. En prononçant ce demimensonge, il s’était massé l’estomac.
    La douleur était bien là, présente.
    Il aurait pu lui dire que l’arrivée de Mark, propulsé à la direction par les actionnaires, ne passait vraiment pas.


    Depuis le début de la crise, il avait entendu parler de « moralisation du capitalisme », de « régulation des marchés », mais les entreprises privées étaient de plus en plus soumises aux attaques de ces squales appelés hedge funders, les nouveaux saigneurs de la finance. Et le groupe n’avait pas résisté aux premiers coups de dents. Les Bourses de Londres et de New York avaient dû sentir le sang. Il n’y a pas de période plus excitante que les krachs pour les spéculateurs.
    Personne à l’usine n’avait compris lorsque des rumeurs de restructuration avaient commencé à circuler.
    Les performances fi nancières du groupe étaient excellentes, l’ambiance sociale était au beau fi xe. C’était sans compter les actionnaires qui voulaient plus. Après une réunion houleuse, l’ancien PDG avait été débarqué et remplacé par Mark qui avait mis en place la semaine suivante ce que d’invisibles prédateurs attendaient de lui : dégager du profit. Cessation d’activités sur certains postes (celui de l’homme était sérieusement menacé), délocalisation partielle, licenciements (les premières lettres étaient arrivées il y a un mois), restructuration d’un groupe plutôt sain.
    Décidément, il y avait beaucoup de choses qui ne passaient pas.


    Après avoir raccroché, il avait enfilé une chemise blanche et un pantalon en velours beige, choisi une cravate sobre, passe-partout, et un pull Jacquard à col montant ; il avait prévu de se changer plus tard. Un sac traînait dans l’entrée avec des vêtements de rechange.
    Puis il s’était tenu de nouveau à la fenêtre pieds nus. Les banlieusards, avait-il pensé. Le téléphone avait sonné.
    Il était resté immobile.
    Sa femme, sans doute.
    Au bout d’un moment, il avait mis ses chaussettes, des mocassins neufs, et enfilé une veste de tweed marron. Il s’était regardé dans le miroir en pied de la chambre.
    Ensuite, il s’était assis dans le fauteuil crapaud dans l’angle à droite du lit. Il avait croisé lentement ses jambes, posé ses doigts en pagode à hauteur de la bouche.
    Il était maintenant un homme en route pour l’Histoire.


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