La preuve de faiblesse d'Apple ? Imiter le bruit d'une page qui se tourne

Clément Solym - 31.08.2010

Reportage - Musso - situationnisme - vinyles


 Dès l'extérieur, on le sent. Cette librairie est "borderline", comprenez marginale. Une fois la porte franchie, c'est certain : le visiteur est accueilli, à froid, par des riffs de guitare lancinants. Puis dans la foulée, par un petit bout de femme, Isabelle Bérenger, qui nous fait découvrir la librairie, et ses positions.


La boutique se scinde en deux parties. Les disques, vinyles et CD d'un côté, les livres de l'autre, pour un catalogue trié sur le volet. La librairie est indépendante, jusqu'au bout des ongles : « Nous choisissons chaque livre qui rentre chez nous ». Ici, pas de "blockbusters" :  « Guillaume Musso ou Levi, on ne prend pas. Les grosses productions, ça ne rentre même pas ici ». C'est dit.


Par contre, la librairie se distingue par son engament. Dans le situationnisme, d'abord, qui a fait connaître la librairie, dans le sillage de Guy Debord (La Société du Spectacle) : « Un intello pur, révolutionnaire, mais hors idéologies ». Un rayon entier sur le situationnisme, malgré la diminution du mouvement, surtout due à la mort de son chef de file, en 1994.

Il y a aussi, pêle-mêle, un rayon artistique « que nous essayons de développer. Je fais beaucoup de Street art », un rayon écolo, « nous soutenons la cause, mais pas comme des baba cools...je ne vais pas fabriquer mes chaussures avec du pneu! », et évidemment, un rayon musical : « je pense que nous faisons référence grâce a nos deux disquaires qui sont des encyclopédies de la musique.».


Mais la librairie parallèles pense au grand public. Les « poche » sont aussi présents, mais, comme tout lereste, triés sur le volet: Florence Aubenas, Elizabeth Badinter...et beaucoup d'auteurs américains, comme Jonathan Franzen et ses Corrections. Sinon, des éditions « underground, comme treizième note. Nous avons une clientèle un peu "parallèle", des gens qui viennent chercher des choses qu'on ne trouve pas forcément ailleurs ». Mais attention, pas question de s'identifier à une idéologie, un parti : « Nous sommes une librairie libertaire certes, mais non anarchiste ».


Au rayon de la musique à proprement parler, ou CD et vinyles vivent en communauté, la sélection est tout aussi féroce. Et la clientèle le sait. Certains ne viennent que pour la partie musique, et ne découvrent qu'après dix ans qu'il y a aussi des livres....Il faut dire que les prix sont bas : « Nous avons une politique de bas prix car la plupart des disquaires d'occasion mettent la clef sous la porte ». Les deux disquaires passent leur temps à acheter et à revendre : « Nous avons entre autres beaucoup de journalistes musicaux qui viennent, ils arrivent avec des piles de CD à vendre ! ».

Une resacralisation de l'objet

La lutte contre le téléchargement? « Les jeunes se passionnent vraiment pour les vinyles. L'objet ne disparaît pas, revient par une autre porte: il y a une resacralisation de l'objet ». Des propos, une situation qui ferait rêver les amoureux du livre effrayés par l'ebook. Mais là, le constat est tout autre : « Ça va ringardiser le bouquin. Déjà les jeunes ne lisent pas énormément...je ne pense pas que le livre numérique va les aider à s'y mettre ».

« La preuve de faiblesse d'Apple, c'est d'essayer d'imiter le bruit d'une feuille de papier qui se tourne »

La librairie parallèle regarde les choses en face. Eux qui ont déjà connu une « crise du numérique » en tant que disquaires, sont peut-être les mieux placés pour jouer les visionnaires. Et le discours n'est guère optimiste. Sous un poster de Jimmy Hendrix, on a l'impression d'être en 1980 et de discuter de la mort du mouvement hippie. Oui, la vision est pessimiste. « Aujourd'hui, tout est basé sur la rapidité, la vitesse. Alors que la lecture, c'est l'inverse, c'est du temps que l'on remplit avec quelque chose. L'imaginaire, l'intelligence, la culture... Et puis l'habitude de lire, ça vient avant tout du milieu familial, à 90%. L'école ne peut rien réparer s'il n' y a rien dans la famille. » Alors l'iPad...


Et selon toutes prévisions, c'est la fin annoncée de l'endroit : « Comment voulez vous que l'on résiste : c'est 25 % moins cher, et nos marges sont déjà ridicules...Je pense sincèrement que dans dix ou quinze ans, la librairie n'existera plus ». C'est un peu triste, surtout que l'endroit a du caractère. Mais c'est gentil de nous prévenir, on fait passer l'info : courrez y vite avant qu'il ne soit trop tard !

Allez, avant de partir, un conseil ? Matthew B. Crawford, Eloge du Carburateur : « Il a réfléchi à la valeur du travail. C'est intéressant car je trouve que de nos jours nous faisons trop d'études universitaires qui mènent souvent a pas grand-chose... Alors qu'il y a des gens dans des bureaux qui se font chier et qui ne savent pas à quoi ils servent». Franc et honnête. Quoi que vous cherchiez, vous ne trouverez pas de faux semblants à la librairie parallèles.