“Le Discours de la méthode de Steve Jobs fut l'iPhone” (A. Baricco)

Nicolas Gary - 16.04.2018

Reportage - italie festival littérature - maison poésie Italie - auteurs Italie richesse


Le festival Italissimo réservait cette année encore de nombreuses surprises, à travers les rencontres organisées principalement à la Maison de la poésie. Entre autres rencontres, au fil du festival, Giosuè Calaciura, Milena Agus ou encore Alessandro Baricco. Autant de portes d’entrée sur la littérature italienne et ses multiples facettes.


Italissimo 2018
 

 

« Quand un journaliste voit son journal fermer, il ouvre un restaurant. Et c’est comme cela que j’ai découvert ma ville, Palerme, telle que je ne l’avais jamais vue », explique Giosuè Calaciura. Parce que l’Italie se décline suivant autant de langues et de regards qu’il existe de villes et de villages pour l’exprimer, le pays dispose d’une littérature multiple et dense. 

 

Face à Jérôme Ferrari, un Corse, c’est l’insularité que les deux hommes évoquent : pour Calciura, avec ce monologue débordant, Malacarne, on traverse les contradictions et les non-dits d’une Sicile qui a tant attendu pour se dévoiler. Mais depuis le début des années 90, le silence — l’omerta — s’est quelque peu brisé : de l’isolement, on est passé au récit ouvert. 

 

D’abord, parce que la littérature implique « ce rapport à la justice : dans un livre, on peut la rendre, plus facilement que dans la réalité », explique-t-il. Ensuite, parce que la ville elle-même, Palerme, a fini par exploser et déborder de « cette urgence de justice ». Et pourtant, le paradoxe est immense : « Imaginez : Palerme est la capitale culturelle, alors que c’est là que l’on trouve le plus grand nombre d’enfants qui ne vont pas à l’école », poursuit l’écrivain.

 

Alors certes, tant qu’il y a l’écriture, il y a l’espoir, parce que tout récit est un marqueur de son époque et d’une possibilité d’autre chose. Mais il faut aussi faire avec une époque « qui a connu le carnage, et les massacres des tueurs ». Vivre à l’heure de la mafia implique « une certaine impossibilité à parler », et pas simplement par peur des représailles. Le tout appuyé par Jérôme Ferrari : « Comme Giosuè, je n’ai jamais écrit pour tenter de changer les choses. Plutôt parce que j’étais mécontent de ne pas parvenir à les changer. »


Italissimo 2018
Giosuè Calaciura et Jérôme Ferrari

 

 

Trois femmes puissantes, en quête d'autres réels
 

Plus loin, ailleurs, il y a ces personnages qui s’extraient du réel, tant ils ont souffert. Et c’est autour d’une table ronde qui réunit Milena Agus, Cristina Comencini et Francesca Melandri — « trois femmes puissantes ». Et puissantes à plus d’un titre : une romancière, dont la carrière commença véritablement quand elle fut traduite en France, une réalisatrice et auteure et une scénariste-romancière. Comment envisager que ces trois femmes puissent exposer des vies autrement qu’en dehors des normes et des cadres ?

 

Ce sont des histoires où les personnages doivent s’extraire du monde réel, pour devenir extraordinaires, qu’elles dessinent. Milena Agus évoque une jeune fille, Felicita, dans son dernier roman, « qui m’a aidée à comprendre et résoudre mes problèmes, alors que je vieillis ». Une forme d’idéal, pour affronter les conflits, les craintes et les peurs de l’âge — et qui se place en dehors de la réalité.

 

Pour Francesca Melandri, dans Plus haut que la mer, c’est la rencontre entre deux êtres que tout sépare, mais qu’une douleur insupportable et inaccessible à ceux qui n’ont pas souffert va rapprocher. Un huis clos sur une île qui sert de prison : Paolo et Luisa rendent visite à leurs proches, et c’est contraints qu’ils resteront sur l’île, alors que la météo les bloque. Nous sommes en 1979, au cœur des années de plomb de l’Italie. « Ce sont des histoires de solitudes, qui ne se comprennent qu’à travers leurs vies brisées. La grâce, le salut, l’espoir, on ne renoue souvent avec eux qu’avec une relation à l’autre qui sait en tous points ce que vous vivez », explique-t-elle.

 

Et puis, il y a cette créature, terriblement frappée par l’existence : incapable de parler, de marcher, la jeune fille de Cristina Comencini sera recueillie par une mère qui va l’aider à exister. À sa mort, la fille adoptive part à la recherche de cette mère, de son passé. « Je l’ai pensée hors de la vie des autres, avec une histoire écartelée entre deux mondes. Elle part en Grèce, pour comprendre comment ses parents sont morts, mais en réalité c’est elle qu’elle retrouve dans chaque détail. » Simplement parce que la mort a cette faculté à révéler, au-delà de l’apparente existence.


Italissimo 2018
 (au centre) Milena Agus, Cristina Comencini et Francesca Melandri

 

Et Milena Agus, avec un humour déconcertant, d’assurer : « Ces comportements… alternatifs, ces êtres qui cultivent une autre manière d’être, sont ceux qui nous donnent une autre vision du monde. Felicita, elle, vit en transformant des objets jetés, dont personne ne veut plus. Elle parvient, avec ce que la société délaisse, à créer des choses nouvelles. C’est ainsi que l’on commence à changer le monde : tout débute dans la tête. Et l’avenir démarre ainsi. »
 

Mouvements, numérique et outils
 

Le final de ces rencontres mettait côte à côte Alessandro Baricco, invité de la première édition, et venu clore cette troisième, et Joann Sfar. Deux hommes aux multiples activités créatrices de cinéma et de roman. Une table ronde spectaculaire, où Baricco, esprit splendide, établit les liens entre la recherche de mouvement constante de notre XXIe siècle, et l’immobilité du XXe.

 

« Nous venons d’un désastre : Auschwitz, deux guerres mondiales, une bombe capable de détruire la planète. Et toutes ces souffrances, dont on garde la mémoire, découlent d’un culte de l’immobilité, des frontières, d’une immobilité », explique le romancier. Silence religieux dans la salle. « Des guerres au nom de limites-frontières à préserver, un génocide pour imposer le maintien d’une espèce et de ses critères… Le XXe siècle fut celui d’une fixité. »

 

Le remède ? Le mouvement constant, dont les réseaux sociaux sont l’une des manifestations. « Notre civilisation s’est réfugiée dans ce mouvement parce qu’il apporte une assurance contre bien des choses. Il n’est pas exempt de bêtises, mais il semble nous garantir que l’on ne replongera plus dans les atrocités du siècle précédent. »

 

Stupeur, et applaudissements nourris. C’est que Baricco est insatiable : la parole et la réflexion sont indissociables. Sfar, lui, évoque son travail d’écriture, et sa bascule vers le roman. « Je n’aime que la bande dessinée et le dessin, mais parfois je change d’outils. Je suis un immigré récent dans le monde du roman, mais en réalité, je me suis simplement mis à faire des BD sans images, et on les a placées dans des collections romanesques », plaisante-t-il. 


festival Italissimo 2018
Alessandro Baricco et Joann Sfarr

 

Il évoque avec nostalgie les intellectuels du XVIIIe siècle, considérant qu’ils « pouvaient penser et écrire librement. Depuis l’invention du marxisme et du fascisme, les intellectuels sont bridés, ne jouent plus leur rôle ». Et Baricco de rebondir : l’intellectuel, un animal des siècles passés, est en voie d’extinction. Citant Steward Brand, figure iconique de la contre-culture des années 60, le romancier reprend ses propos : « Si tu penses pouvoir changer la tête des gens, tu perds ton temps, c’est inutile. Il faut d’abord changer leurs outils, voilà comment on modifie une civilisation. » 

 

Et ces outils, aujourd’hui, ils sont numériques, pour le pire et le meilleur. « La théorisation, par ceux qui ont fait l’univers digital, est minime : on ne possède pas d’essais de Bill Gates ni de Steve Jobs. En fait, leur réflexion, ce sont les outils qu’ils ont créés : le Discours de la méthode de Jobs, c’est l’iPhone. » 

 

Quant aux romans, pour Sfar comme Baricco, ce sont des outils, anciens, certes, « mais ils vont plutôt bien pour les gens ». A voir l’affluence pour les entendre tous deux, l’outil a même encore de beaux jours devant lui.



Crédits photos : ActuaLitté CC BY SA 2.0
 




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