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Les Hauts-de-France aux sources du français

La rédaction - 02.01.2017

Reportage - Les Hauts-de-France - Pascal Quignard Les larmes - Hauts-de-France origine


« Le 14 février 842, un vendredi, à la fin de la matinée, sur le bord de l’Ill, dans un froid terrible, sur les lèvres des soldats francs, quand ils eurent à proclamer leurs serments, une étrange brume se leva. On a appelé cette brume le “français”. Nithard, le premier, écrivit le français. »

 

 

 

Ces mots de Pascal Quignard ont résonné sous les voûtes de Saint-Riquier en novembre dernier, lors d’un hommage rendu à Nithard. En septembre 2016, Pascal Quignard publiait en effet Les Larmes (Grasset), un roman où il évoque Nithard et son frère jumeau Hartnid.

 

Nithard est le petit-fils de Charlemagne, l’enfant de Berthe, la fille tant aimée de l’empereur et d’Angilbert, ambassadeur, poète, homme d’armes. Comme lui d’ailleurs, Nithard maniera aussi bien le glaive que l’écriture !

 

Ecrire l'histoire, en langue française, ou presque

 

C’est que l’époque est troublée ! Les invasions normandes déferlent, on y reviendra. Plus grave encore, si à la mort de Charlemagne, son fils Louis le Pieux lui succède, très vite les dissensions avec ses fils et entre ses derniers éclatent. Après la mort de Louis, la querelle se renforce et aboutit à la bataille sanglante de Fontenoy-en-Puisaye où Louis le Germanique, allié de Charles le Chauve, l’emporte sur Lothaire.

 

Les vainqueurs veulent conforter leur alliance et se retrouvent à l’hiver 842 à Strasbourg « et là ils se prêtèrent réciproquement les serments que nous allons rapporter, Louis en langue romane, et Charles en langue tudesque » [Notons que c’est Charles qui prononce le serment en langue allemande et Louis le Germanique en proto-français. Le symbole reste chargé de sens !, NdR...]

 

“Pro Deo amur, et pro christian poblo, et nostro commun salvament, dist di in avant, in quant Deus savir et podir me dunat, si salvarai eo cist meon fradre Karlo et in adjudha, et in cadhuna cosa, si cum om perdreit son fradra salvar dist, in o quid il mi altre si fazet. Et ab Ludher nul plaid numquàm prendrai, qui meon vol cist meon fradre Karle in damno siti.

 

Lorsque Louis eut fait ce serment, Charles jura la même chose en langue allemande. (Histoire des fils de Louis le Pieux, Nithard). Ce texte de la main même de Nithard que Charles le Chauve avait intronisé comme son mémorialiste est en fait la “pierre de Rosette” trilingue de l’Europe, comme l’écrit Bernard Cerquiglini. C’est en fait la naissance du français et Nithard, celui qui a l’audace inouïe de “faire accéder au parchemin, dès 842, le germanique et surtout le français, cette forme déchue de la langue divine et de la science qu’était le latin. [...]

 

Repose en paix. Tu nous as montré l’inanité de l’imperium linguistique, qu’il s’agisse de latin ou de globish ; tu nous as offert le plurilinguisme. Respect, Nithard ! (Tombeau de Nithard, Bernard Cerquiglini, catalogue de l’exposition L’Europe avant l’Europe. Les Carolingiens, Abbaye royale de Saint-Riquier, 2014.)

 

 

Respect ? Malheureusement, les Normands n’en avaient cure. Trois ans plus tard, lors d’une bataille en Ponthieu, le pauvre Nithard reçoit sur le crâne un formidable coup de glaive qui le fendit. Le voici enterré sous le parvis de l’abbatiale de Saint-Riquier où il coule des jours tranquilles... jusqu’au jour de l’été 1989 où, lors de fouilles d’urgence, on découvre son sarcophage ! C’est le début d’une rocambolesque aventure. Les ossements sont envoyés à un laboratoire aux fins d’analyse... et ils disparaissent. La mairie écrit, mais le labo reste aux abonnés absents. On a perdu Nithard !

 

Et par un jour d'été, tout à coup...

 

Jusqu’à l’été 2011 où les responsables de l’abbaye devenue Centre culturel de rencontres découvrent au fin fond de combles poussiéreux un carton éventré. À l’intérieur, des sacs plastiques contenant des ossements. On a retrouvé Nithard ! Il a bien le crâne fendu. Le carton porte la date de son expédition : 1999. Revenu peut-être un jour d’été où un stagiaire trop occupé l’a sagement rangé au grenier. Un formidable documentaire sonore retrace toute cette histoire avec la participation de Pascal Quignard, de Bernard Cerquiglini, d’Anne Potié, la directrice du Centre culturel de rencontres.

 

 

 

Grâce au Centre culturel de rencontres et à son projet d’abbaye des écritures à l’ère du numérique, la postérité de Nithard semble désormais assurée. Il revient de loin ! Car, dans les documents consacrés à Saint-Riquier avant 1990, on ne trouve jamais trace de son nom. Il n’y en a que pour papa Angilbert surnommé Homère tant il manie aisément le grec et sous l’impulsion duquel l’abbaye devient l’un des plus grands foyers culturels, religieux et intellectuels d’Europe.

 

Charlemagne s’y arrête à Pâques de l’an 800 quelques mois avant de devenir empereur d’Occident. On mesure à quel point notre région est à cette époque au cœur du pouvoir. La fusion récente entre les deux régions Nord – Pas de Calais et Picardie vient d’ailleurs rapprocher symboliquement deux moments charnières de cette époque, deux textes fondateurs de notre langue : la Cantilène de Sainte Eulalie et les Serments de Strasbourg.

 

L’un est conservé à la bibliothèque municipale de Valenciennes, l’autre nous est connu grâce à Nithard. Ajoutons encore le rôle essentiel joué par une autre abbaye, celle de Corbie, dans l’élaboration de la minuscule caroline, cet ancêtre de notre écriture cursive, et cette révolution de séparer les mots par des espaces. N’y aurait-il pas eu quelque pertinence à baptiser notre nouvelle région la “Carolingie” ? 

 

Robert Louis

 

en partenariat avec le CRLL Nord Pas de Calais