N'achète pas trop de livres, "c'est malheureux de dire ça pour un libraire"

- 30.05.2013

Reportage - librairie ésotérique - astrologie - divination


Pour ce nouveau tour des librairies spécialisées du quartier, la rédaction a fait une petite infidélité au XIe arrondissement, passant de l'autre côté du boulevard de Charonne, en direction du XXe. Une escapade que Maryse Lassabe a dû faire définitivement avec sa librairie Les Cent Ciels. Un fonds de livres « spécialisés dans le développement personnel, la psychologie et la spiritualité ».

 

À 80 ans, Madame Lassabe s'est lancé dans la librairie, voilà 22 ans. Et elle porte sur son propre secteur, un regard assez lucide. Au cours des années, et malgré l'attrait du public pour le mystique et le religieux, voilà qu'elle vient de déménager pour la troisième fois.

 

« J'ai été rue Dumas, avenue Aicard et maintenant dans le vingtième ». Dans ces tout nouveaux murs, elle vient de souffler ses 80 bougies. D'ailleurs, chaque fois qu'elle a quitté son précédent bail, ce fut pour une superficie plus petite. Il est bien loin le temps où elle employait trois salariés dans sa librairie de 300m².

 

Une grande superficie, « pour les conférences » : aujourd'hui les événements se font ailleurs par manque de place. Dévoreuse de livres de psychologie, la dame est venue à la librairie par passion des bouquins, jurerait-on. En vérité, c'est par amour des rencontres.

 

Maryse, Papesse Jeanne de la librairie éso

 

Auteurs d'expériences de l'étrange, psychologues, chamanes, sont autant établis dans ses rayons qu'habitués des rendez-vous signatures et discussions baptisées « R' de thé ». Son moteur, la relation à l'autre. À quatre fois vingt ans, la dame décline un livre où elle cède la place à des dizaines d'intervenants qui ont rythmé l'agenda de la boutique. Des indéboulonnables du genre comme Jacques Salomé, Michel Odoul, Alejandro Jodorwsky ou Richard Cross, l'ancien coach vocal de la Star Ac' qui coécrit ces Rencontres vers les cent ciels aux éd. Pictorus. 

 

 

 Librairie Les Cent ciels, 196 boulevard de Charonne, Paris

 

 

De la psychologie, on l'aura compris, et quelques grigris typiques des commerces New-Age : pierres, pendules, statuettes, tarots de Marseille, mais en proportion réduite, si ce n'est la décoration, sobre, elle aussi. Des produits d'appel plus qu'autre chose, comprend-on. La divination, le spiritisme, la parapsychologie en général ne sont pas sa tasse de thé. Même si elle s'amuse du voisinage : « En arrivant à deux pas du Père Lachaise, je pensais que ça ferait venir plus de monde pour ça [le spiritisme]».

 

En revanche, sur le mysticisme de l'astrologie, elle devient convaincante. La vénérable libraire se montre persuasive quant à la capacité à travailler sur soi grâce à son propre thème astral, et savoir avancer. Le sourire enthousiaste sous ses grandes lunettes cerclées fauve, Mme Lassabe ne perd pas son humour. L'arme de ceux qui en ont vu venir. Et la fin du gros temps n'est pas pour demain.

 

"Nous ne sommes pas des thérapeutes"

 

La crise, toujours elle. Malgré les initiatives en termes d'animation et de fonds spécialisés, la gérante témoigne des fermetures successives dans son domaine. Les librairies ésotériques ferment les unes derrière les autres. « Une bonne moitié en l'espace de quelques années », de même que son propre chiffre d'affaires, divisé par deux par rapport aux années fastes.

 

 

{CARROUSEL}

 

 

Aussi, la conjoncture contredit la formule toute faite de la pioche générale au grand supermarché du religieux. L'octogénaire laisse poindre de l'amertume. « Avec la crise, nous pensions que les gens seraient davantage en recherche [de sens] », déplore-t-elle. Au lieu de cela, elle considère qu'ils se renferment sur eux-mêmes et rien ne dit que la lecture fasse partir de la pharmacopée.

 

À sa façon, comme d'autres qui ont encore la flamme, elle prend du temps pour entretenir les relations avec la clientèle. Bien qu'elle refuse de s'octroyer un rôle de conseillère privilégiée, « nous ne sommes pas des thérapeutes », son fonds n'est pas anodin, et les gens qui entrent dans sa boutique ce jour de pluie paraissent bien en quête de réponses. Mais beaucoup se passe sur le net, favorable à la pléthore de titres anglo-saxons. Les grands revendeurs en ligne phagocytent le marché, Amazon en tête.

 

Au point qu'elle recommande la plus stricte prudence à son ancienne stagiaire qui voudrait se lancer sur Marseille, patrie du tarot divinatoire. « Surtout, fais attention au loyer ». Jusqu'à lui recommander de ne pas trop acheter de livres pour démarrer. « C'est quand même malheureux de dire ça pour un libraire. »