Numérisation à la BnF : dégradations, retards et scandales

Clément Solym - 02.02.2012

Reportage - numérisation - Jouve - BnF


C'était mi-avril 2011, dans un communiqué de presse, la société Jouve et la BnF annonçaient un partenariat, pour la numérisation de collections imprimées. Une opération de grande envergure, qui impliquait un partenariat entre Safig, Diadéis et le sous-traitant BlancTec, pour la numérisation de 70.000 ouvrages par ans.  

 

Selon le communiqué, les livres à numériser devaient être à 70 % environ en provenance « des collections imprimées de la BnF et 30 % issus des collections de bibliothèques partenaires ». Mais surtout, les conditions de cette numérisation étaient particulièrement drastiques. Il faut noter que le financement de cette numérisation vient en partie de la taxe pour copie privée que perçoit le CNL.

 

Une partie de la somme est reversée aux éditeurs pour les aides à la création, l'autre moitié est donc injecter dans cette numérisation de masse par la BnF. Or, nous parlons donc bien d'argent public...

 

« Le nouveau marché offrira des standards de qualité très élevés : résolution de 400 DPI, numérisation en couleurs ou niveau de gris, taux minimum d'OCR (reconnaissance optique de caractères) garanti de 98,5% pour les documents postérieurs à 1750, 20 % des documents numérisés en OCR haute qualité (taux de 99,9 %). Enfin, au moins 10 % des documents seront également fournis en version ePub, compatible avec les lecteurs nomades. »

 

Une véritable partie de plaisir, et une Lune de Miel déjà en perspective...

 

La société avait donc répondu à un marché public et contracté un engagement sur cette base. Selon nos informations peu de sociétés avaient répondu et déposé leur dossier de candidature, mais surtout, les solutions apportées par Jouve offraient un coût particulièrement bas. 

 

La BnF, côté cour 

 

ActuaLitté a pris connaissance des conditions faisant état du marché de trois ans, auxquels s'ajoute une tranche conditionnelle d'un an. Impossible cependant de mettre la main sur un document public concernant ce marché, et les avis d'attribution sur le site de la BnF ne font pas non plus état de l'obtention du marché par Jouve. 

 

Cependant, voici un aperçu des conditions

  • montant minimum du marché pour la tranche ferme est de 6 000 0000 euros TTC
  • montant maximum du marché pour la tranche ferme est de 18 000 0000 euros TTC
  • montant  minimum  du marché pour la tranche conditionnelle est de 2 000 000 euros TTC
  • montant  maximum  du marché pour la tranche conditionnelle est de 6 000 000 euros TTC

 

Engagez-vous, engagez-vous

 

Le déroulement du marché est le suivant : sur les 3 premières années (tranche ferme), le planning prévisionnel est fixé à 29 millions de pages, avec 70 % BnF et 30 % bibliothèques extérieures (en gros 20 millions de pages pour l'une et 9 millions pour les autres). L'établissement règle le prestataire au fur et à mesure de ses livraisons de pages sur la base de bons de commande.

 

Or, voilà : selon différentes sources interrogées par ActuaLitté, le rendu du travail laisserait plus qu'à désirer, tant sur le plan quantitatif, que qualitatif. D'un côté, la société Jouve ne parviendrait pas à honorer ses engagements en termes de volume, et de l'autre, les résultats de la numérisation sont assez peu convaincants.

 

On pourra ainsi se référer aux liens ci-dessous pour s'en convaincre : taches bleues ou fond bleu, pages qui sont de biais... Pas vraiment un must-have.

 

 

 

 

L'oeil du profane pourrait ne pas très bien comprendre ce qui pose problème. Après tout, la page est lisible. Oui, mais pour le professionnel, on parle ici de « de centrage et de détourages des ouvrages exposés, qui sont mal réalisés. Il faut par ailleurs ajouter que ces ouvrages disponibles sur Gallica sont les meilleurs, beaucoup d'autres ont été rejetés ».

 

« C'est en effet un des meilleurs exemples de ce que la société nous a fournis », nous assure un autre employé de la BnF. D'autres, plus cléments, considèrent que la société Jouve a pu « mal apprécier la difficulté du travail de numérisation et son ampleur. La difficulté à tenir les rythmes qu'impliquait ce marché semble le démontrer. Il est vrai que dans le cadre de ce marché, nos critè!res d'exigence sont particulièrement élevés, mais désormais, l'engagement est pris ».

 

L'impossible dégagement

 

En effet, la situation devient particulièrement complexe. D'abord, parce que suite à l'annonce de l'accord, une période d'évaluation a été mise en place, quelque part entre mai et juin 2011. Et qu'en dépit, nous explique-t-on, de résultats pas vraiment enthousiasmants, la période de lot-test a été validée, fin septembre 2011. Et surtout, toujours selon nos sources, la société Jouve aurait déjà reçu un versement de 600.000 € pour assurer la prise en charge du chantier, tant pour l'équipement que pour le recrutement. 

 

Une avance parfaitement légale, qui a été fixée en fonction du minimum du marché, en vertu des dispositions de l'article 87 du code des marchés publics

Une avance est accordée au titulaire d'un marché lorsque le montant initial du marché ou de la tranche affermie est supérieur à 50 000 euros HT et dans la mesure où le délai d'exécution est supérieur à deux mois. Cette avance est calculée sur la base du montant du marché diminué du montant des prestations confiées à des sous-traitants et donnant lieu à paiement direct. 

 

Jouve n'a manifestement pas refusé cette avance - qui le ferait ? - mais désormais, ne peut plus non plus arguer d'une difficulté de prise en charge du travail, pour lequel non seulement la société a postulé, mais surtout, a perçu ladite avance. « Aujourd'hui, c'est entre 0,5 % et 1 % de la volumétrie demandée et pour laquelle la société s'est engagée, que nous avons reçu. C'est absolument catastrophique, en l'état : n'avoir traité que 0,5 % depuis la validation de la phase de test, cela provoque un véritable malaise, voire une indignation auprès des responsables. » 

 

L'autre grand problème concerne des dégradations subies par les livres. « On constate toujours des dégradations dans ce genre de calage de marché, mais cela doit rester dans un seuil acceptable, ou plus simplement tolérable. » Mais dans le cas présent qu'en est-il ? Interrogées, plusieurs personnes proches de ces grandes manoeuvres nous le confirment : « On a déjà dépassé le seuil de tolérance. Des ouvrages ont été réellement abîmés. »

 

La preuve, en images, fournies à ActuaLitté par une source interne :

 

 

 

 

La question du dédommagement est clairement posée

 

 ActuaLitté a contacté la FSU BnF, qui nous précise avoir « été alertée de l'état de dégradation des ouvrages revenant de chez Jouve ». Elle a pu en effet constater de visu « l'ampleur des dégradations causées par une manipulation inconséquente » et aujourd'hui considère que la question du dédommagement de la BnF est clairement posée.

 

Mais la Fédération se demande surtout « comment la phase de test de ce marché a pu être validée alors que, dès cet été, tous les indicateurs de test étaient au rouge. Selon toute vraisemblance, il s'agit là d'une décision politique qui n'a rien à voir avec la préservation et la valorisation de nos collections. La BnF n'est-elle pas dans l'obligation, aujourd'hui, de dénoncer ce marché ? »

 

Et d'ajouter : « Cette situation crée un réel malaise chez les collègues, mais aussi dans les plus hautes sphères de la hiérarchie. Ce malaise est renforcé par le fait que Jouve, en plus d'être prestataire, est aussi le mécène du Labo BnF, projet porté à bout de bras par le Directeur des services et des réseaux. »

 

La FSU nous précise enfin qu'elle alertera le Conseil d'administration et demandera des explications à la direction à l'occasion du prochain Comité technique.

 

Jouve répond 

 

Peu après, le 5 décembre, Jouve organisait d'ailleurs une soirée à la BnF, pour évoquer différentes questions  et notamment « notre volonté d'évolution et d'anticipation des besoins du marché », dans le domaine de la numérisation. L'invitation était éloquente : « Mécène du Laboratoire de la BnF, espace dédié aux nouvelles technologies de lecture et d'écriture, Jouve-Safig a choisi de vous réunir dans ce haut lieu de partage et de contribution au savoir. »

  

La société Jouve, étonnée des informations que nous lui avons communiquées a accepté de répondre à plusieurs questions. 

 

Sur l'avancée de la numérisation, la société est claire : « Il s'agit d'une prestation technologique élaborée qui nécessite une phase de mise en place significative pour mener à bien sa réalisation dans des conditions industrielles satisfaisantes. La phase de test a été terminée au mois de décembre. » En revanche, elle avance, pour expliquer le retard, que le traitement de la numérisation nécessite une progression : « Plus d'un million de pages ont déjà été numérisées et la montée en charge constatée actuellement permettra de respecter les engagements contractuels à la fin de l'année 2012. »

 

Ont également été évoqués des dommages causés à certains ouvrages, qui ont fait l'objet de réclamation, et dont certains vont devoir partir au service de restauration de la BnF.

 

« Dans ce processus de numérisation de masse, des ouvrages qui n'ont pas été manipulés depuis plusieurs décennies se retrouvent fortement sollicités lors du processus de capture ; ce qui peut entraîner des dégradations. Lors des premières semaines d'exploitation (fin novembre 2011), le taux de dégradation était en effet préoccupant. Aujourd'hui, le groupement Jouve/Safig/Diadeis a déjà réduit celle-ci à 20 % de la proportion initiale. Des comités de suivi sont en place avec la BnF pour améliorer encore ce processus. »

 

Enfin, il fallait mettre les pieds dans le plat : quid de la position de Jouve comme mécène du Labo BnF ? « Jouve est un acteur de longue date dans le domaine de la numérisation patrimoniale. Il était donc pertinent de traduire cette activité par une volonté de soutien au laboratoire de la BnF dont la vitrine technologique est reconnue. 

 

Les appels d'offres sont gérés par une cellule des marchés indépendante qui a toute compétence à analyser les capacités techniques des soumissionnaires comme leur niveau de compétitivité financière. Sur les différents appels d'offres remportés par Jouve, plusieurs sociétés se sont systématiquement positionnées sur chacun de ceux-ci. De plus, le Contrat de Mécénat a été signé a postériori de l'obtention de cet appel d'offres. »

 

Ce qui ne nous en dit pas vraiment plus long sur la réalité des problèmes rencontrés. 

 

Dans une bibliothèque, on fait silence !

 

Quant à la réponse de la BnF, elle résonnera comme étrangement semblable : « Le nouveau marché avec Jouve est très exigeant sur la qualité et la quantité de la numérisation. C'est pourquoi il prévoit un temps de montée en charge et de rodage important. La BnF fait confiance à Jouve pour régler les problèmes qui ont pu ou peuvent survenir dans un processus aussi complexe.Le soutien que Jouve apporte au Labo de la BnF est postérieur d'un an à l'attribution du marché de numérisation. Il est indépendant et sans incidence sur les exigences de ce marché. » 


L'impression de copier-coller des deux acteurs n'échappera à personne...


 


Pas très rassurantes, ces réponses


Sur les réponses apportées par Jouve, ActuaLitté a pu apprendre que la notification de la validation de la phase de test avec réserve, décidée en COPIL le 26 septembre, était intervenue le 10 octobre 2011, et non en décembre, alors que le prestataire ne satisfaisait pas tous les critères requis. La phase de test est précisément une période de mise en place ; dans le cas présent, cette période de mise en place s'est poursuivie pendant la production, « et même jusqu'à aujourd'hui puisque le prestataire n'est toujours pas en mesure de faire face aux impératifs de production », nous oppose-t-on.

 

Par ailleurs, on reproche à Jouve de jouer sur les mots : un million de pages numérisées, certes, mais qu'entend-on réellement ? Pour ce qui est du traitement des fichiers numériques en postproduction (OCR, traitement des tables des matières, etc...), on en serait bien loin. Et de nous préciser que « le volume des livraisons effectives de fichiers à la BnF est ainsi bien inférieur à 1 % des engagements ». 

 

Sur la dégradation, les photos qu'une source interne a pu nous communiquer sont éloquentes. Si l'on reconnaît que ces dernières, les dégradations, hein, sont en baisse, elles resteraient pour autant supérieures à ce qui existait sur le précédent marché. 

 

Enfin, et en guise de conclusion, voici différentes questions dont nous laisserons au lecteur le soin de les apprécier. Elles ont été envoyées à la BnF, mais à cette heure la seule réponse qui nous soit parvenue est la suivante : « Comme je vous l'ai dit, la BNF fait confiance à Jouve pour résoudre les problèmes qui peuvent survenir dans un processus aussi complexe, en étroite collaboration, bien sûr, avec les équipes de la BNF qui sont impliquées . »

 

Quid de possibles pénalités sur les retards, ou même de tout simplement dénoncer le contrat ?

Comment justifier qu'avec les retards pris et en regard de la qualité de rendu (centrage et détourage des oeuvres numérisées, tâches ou fond bleus), la BnF n'ait toujours pas pris de mesures ?

Le CNL financeur de cette opération a-t-il état tenu informé des retards, mais également des problèmes qualitatifs autant que quantitatifs rencontrés ?

Pourquoi, en dépit des avertissements, Arnaud Beaufort a tout de même validé la phase de test le 26/09/2011 ?

Comment la BnF entend-elle répondre aux inquiétudes, qui, en regard de ces informations, semblent tout à fait légitimes pour les personnes travaillant à la BnF ?