Page des libraires : une sélection de titres bien monnayée

Clément Solym - 23.05.2011

Reportage - page - libraire - selection


C'est l'histoire d'un magazine réalisé par des libraires, pour les clients des librairies. Page des Libraires existe depuis 1990, créé par les librairies Clé, un regroupement à l'origine dirigé par la librairie d'Aix-en-Provence, Goulard. Elle suit l'actualité des publications, et à l'occasion de la rentrée littéraire - eh oui, déjà - elle Page des Libraires organise le 6 juin prochain une réunion de rentrée à la BnF.

Y seront présentés, devant un public de 350 libraires et bibliothécaires, les coups de coeur retenus, en compagnie d'une dizaine d'auteurs. « C'est un programme qui se déroule bien en amont, avec les éditeurs partenaires. Nous avons six groupes de lecture, composés de libraires Page, qui décortiquent les livres. Par la suite, ils les présentent le 6 juin devant les professionnels présents », nous explique Page.

Coup de coeur...

Des libraires qui présentent donc leurs coups de coeur, et dont il est possible, par la suite, de demander les jeux d'épreuves, pour lire les ouvrages bien avant qu'ils ne sortent. Par la suite, les avis de lectures sont collectés ou sollicités par Page, qui les publiera dans le magazine.


Une ancienne libraire nous explique que d'ailleurs, les rémunérations qu'elle recevait pour une double page « mettaient grandement du beurre dans les épinards », en regard de son salaire habituel. De plus, en contrepartie de l'article, la librairie reçoit entre 20 et 40 exemplaires gratuits. « Il faut acheter les suivants si l'on en souhaite plus, ou les acheter tout court si l'on n'a pas publié un article. »

L'an passé, durant la réunion, ce sont près de 100 titres qui ont été présentés aux libraires et bibliothécaires présents. Un gros travail de tri, donc, alors que la rentrée comptait 701 romans...

... ou haut les mains ?

« Nous travaillons avec des maisons d'édition partenaire en priorité », poursuit Page. Partenaires ? « Ce sont des contrats de partenariats que nous avons à l'année, avec certaines maisons, ou pour un numéro spécial, comme celui de la rentrée. » Mais évidemment, qui dit contrat, dit échange commercial.

Contactée par ActuaLitté, plusieurs maisons nous expliquent qu'elles ont opté pour un forfait annuel publicitaire. « Nous prenons de la publicité durant une année, pour 10 numéros et Page est alors sensible aux libres que nous sortons. » Hmm...

Et pour ceux qui ne prennent pas le forfait annuel ? Eh bien, dans le cas de la rentrée littéraire, il existe un partenariat spécial. Très spécial. Page assure, en se référant à un sondage IPSOS de 2009 que « plus de 7 lecteurs sur 10 déclarent que la lecture d’un article d’un libraire PAGE motive un acte d’achat en priorité en librairie »...

Un choix de luxe

Et fort de ce constat, propose donc un contrat tout particulièrement conçu pour l'occasion. Dont nous nous sommes procuré copie. Et c'est plutôt brillant, voyez :


En découvrant ce document, le ton est clairement donné : pour figurer en bonne place, il faut payer - 3000 €. Mais après tout, pour avoir de la visibilité, il est normal de participer, non ? La question était bien de savoir si les libraires et bibliothécaires présents - les 350 annoncés - étaient informés qu'on leur présentait une rentrée qui était pour beaucoup constituée des oeuvres des éditeurs partenaires. À savoir : ceux qui ont payé. Et qui ont clairement la priorité.

Jeu de dupe

La réponse est venue d'elle-même, après de multiples contacts : une grande partie des libraires qui assistent à cette réunion de rentrée n'a absolument aucune idée de ce qui se trame derrière cette sélection. Mieux : certains nous répondent clairement que pour eux, il s'agit uniquement des coups de coeur de Page, et qu'il n'y a sûrement aucune relation commerciale derrière tout cela. Quant à la notion d'éditeur-partenaire, rares sont ceux qui la connaissent. Il faut vraiment être entré dans l'univers Page pour savoir comment les livres sont choisis.

La force de Page réside donc tout à la fois dans une communication sinon faussée, tout du moins maladroite, auprès de ceux qui seront les acheteurs desdits ouvrages présentés. En passant sous silence l'activité commerciale auprès des éditeurs, qui deviennent alors privilégiés, on comprend que le choix effectué soit quelque peu contestable.

Ne pas payer, ou tout dévoiler ?

« C'est du vol. Et de la publicité mensongère. Je refuse de travailler avec eux, exactement pour ces raisons. Imaginez que je n'ai que deux ouvrages pour la rentrée, avec ce tarif de 3000 € pour devenir partenaire, je me retrouve à payer 1500 € par livre ! C'est peut-être prescripteur, mais reste que les professionnels présents sont font mener en bateau : les livres qu'on leur présente, les éditeurs ont payé, pour qu'on en parle dans cette réunion », s'indigne une petite maison.

Le pot aux roses, garantie de la réussite

Après tout, rien ne la contraint à payer et elle peut très bien se présenter avec son programme, durant cette journée. « Allons, soyons sérieux : quand on a l'occasion de voir ses livres présentés face à une centaine de libraires, qui peuvent être autant de personnes prescripteurs, c'est difficile de s'en priver. Mais ils n'en sont pas moins trompés. Je suis prêt à investir, mais dans ce cas, il me semble que le public qui assiste à cette réunion devrait être informé. Auquel cas, je ne suis pas certain que l'intérêt pour les ouvrages soit le même, dès lors que l'on sait comment la sélection peut être établie », poursuit un autre éditeur indépendant.

Certes.

Obtenir de la visibilité coûte cher, particulièrement cher. Mais après tout, peut-être est-ce le prix à payer pour que son livre soit lu et conseillé par des libraires...

« Cela n'empêche pas que j'ai pu obtenir quelques critiques dans le magazine, ni même que certains livres ont été présentés durant une réunion passée. Mais quand on m'a expliqué sans retenue que sans achat publicitaire prochain, on accorderait moins d'attention à mes parutions, j'ai vite compris comment cela marchait », ajoute l'éditeur. Évidemment, pas de réponse à cela de Page.

Après tout, le modèle économique a l'air intéressant. Et si personne ne s'en plaint...