Pour une nouvelle alliance entre éditeurs et libraires

Clément Solym - 01.09.2011

Reportage - vendre - livres - remises


Depuis les Assises de la librairie, à Lyon, en mai dernier, on sentait une grande fébrilité dans la profession. Plus de 400 libraires avaient fait le déplacement pour assister aux débats, et attester d'un constat simple : leurs marges se dégradent, de plus en plus...

Une situation qui est préoccupante, bien évidemment. Si l'évolution du livre numérique est permanente, le réseau des libraires en France reste le principal acteur de la vente de livres, et de découverte des ouvrages.

Plus grave que la dégradation des marges : le constat effectué à la fin du premier semestre 2001 avait des relents nauséabonds de premier trimestre 91, alors que la guerre du Golfe avait entraîné une désertion des établissements.


Plusieurs éditeurs, conscients de ce bouleversement actuel dans l'écosystème du livre, ont tendu une oreille plus qu'attentive à ces doléances toutes légitimes.

Mener une action concrète

Les Arènes, L'École des loisirs et Actes Sud, les trois maisons à l'origine de la séance de réflexion, ont réuni une vingtaine d’autres maisons d'édition indépendantes. Avec surtout l'envie ferme de ne pas se résoudre à l'idée, par trop répandue actuellement dans les conversations « off » des dirigeants de l’édition, qu'au cours des prochaines années, 1000 librairies sur les 2500 actuelles pourraient disparaître.

Depuis la fin juin, plusieurs réunions informelles ont eu lieu. Les distributeurs ont également été impliqués : Volumen ou le CDE comptent parmi les acteurs de cette (r)évolution.

Pour l'heure, les initiatives ne sont qu'en « gestation », mais visent toutes à permettre l'augmentation des marges. Olivier Bétourné le PDG du Seuil, dans une tribune au Monde aujourd’hui, reprend plusieurs points de ce brainstorming.

Deux moyens simples forment une perspective envisageable : 
  • Des remises supérieures à celles accordées actuellement soit globalement selon le chiffre d’affaires, soit par contrat individuel.
  • Une baisse des retours s'appuyant sur une analyse plus stricte des flux et la mise en place de « bonnes pratiques ».
Un manifeste de confraternité

« Prendre un exemplaire de tout le catalogue et effectuer 80 % de retours, c'est inutile. Certains libraires retournent 5 % des nouveautés, la moyenne est supérieure à 30 % et il y a des pointes à 80 %.» déclare Laurent Beccaria, des Arènes.

« On voit bien qu’il y a des progrès à faire. Il serait plus pertinent de mieux analyser la situation chez un libraire, pour le conduire à prendre des commandes plus fortes sur des titres, moindres sur d'autres, pas du tout dans certains cas. » 


Ainsi il devient tout particulièrement indispensable de « programmer les livres avec beaucoup plus d’avance, pour que le choix du libraire soit le plus fin possible.» Il faut aussi « interdire les livraisons sauvages ou les bidonnages » (livres survendus à l’aveugle).

En conclusion, pour M. Beccaria, qui ne mâche pas ses mots : « Dans tous les cas, c'est une réflexion qui implique les représentants, les éditeurs et les libraires. Certaines mises en place vont baisser, mais c’est le prix à payer, pour réduire les manutentions stupides. »

Les remises pourraient augmenter, avec une répartition de la charge entre éditeur, diffuseur et distributeur, tout en permettant d'amoindrir les retours sur les nouveautés.

Comme effet collatéral, « cette augmentation de la remise serait complémentaire de toutes les initiatives publiques visant à favoriser le maintien en centre-ville des libraires (exonérations diverses de charges) » expliquent les intéressés.

Entre autres solutions de financements, les partcipants ont évoqué la possibilité de mettre fin à des « manifestations qui tournent à vide ou quelques voyages d'études inutiles de l’interprofession », de sorte que les sommes allouées puissent profiter à cette avancée.

S'inspirer et adapter (éviter d'expirer)

Parmi les éléments de discussion, certains évoquent aussi un principe de remise unique comme en Allemagne ou en Amérique du Nord, dont le pourcentage resterait encore à définir, ou un système de palier - mais également un principe de malus en cas de retours excessifs.

D’autres parlent aussi de remises distinctes entre les nouveautés et celles qui seraient accordées pour des ouvrages ayant plus d'un an. « L’important est de permettre aux petits libraires et aux salariés de gagner (un peu) leur vie. Un excellent libraire peut compter sur 1,6 SMIC au bout de vingt ans d’expérience… »

Du côté des éditeurs, un engagement est évoqué, qui entérinerait la programmation de tous les livres six mois à l'avance, sauf cas exceptionnel, sur le modèle de ce qui se pratique dans l'édition allemande. En France l’éditeur de polar Sonatine a fait une percée spectaculaire en adoptant ce principe. Le changement aurait des répercussions pour l'ensemble des acteurs sur la maîtrise de l'offre proposée.


Le coût de cette mesure serait nul, assurent les éditeurs. « Seuls 18 % des livres vendus dans les librairies sont des nouveautés. Or ces 18 % concentrent l’essentiel des problèmes, avec l’inflation du temps de prise de commande, de manutention, de retours, sans compter le coût collectif d’une telle "gâche" », précisent les acteurs de cette réflexion.

Enfin, parmi d'autres suggestions - particulièrement pertinentes, au regard de la rédaction - une « université commune », engageant le SNE et le SLF, pour qu'éditeurs et libraires puissent bénéficier de formations sur des univers et des segments précis.

Le modèle humain prime

Laurent Beccaria ajoute : « Discuter avec des libraires, et proposer des solutions, c'est un impératif, pour développer et préserver surtout un modèle très humain de relation commerciale. Quand on travaille avec Amazon, les livres ne sont mis en avant qu'en fonction des sommes que l'on investit. »

Les éditeurs connaissent bien mieux les libraires que les informaticiens d'Amazon. Or « pour faire modifier un argumentaire ou placer une vidéo, il faut connaître le numéro de portable de l'informaticien qui pourra faire la manipulation. »

« Les analyses de remontées de ventes effectuées par les cybermarchands ne découlent que de logiques statistiques, sans même savoir ce qu'ils vendent, c'est évident que nous souhaitons conserver le modèle humain de nos relations avec les libraires
. »

Dans la continuité, mais plus efficacement

Il faut noter que fin juillet, une campagne de communication - vivement critiquée quant à la forme qu'elle a pu prendre - a été lancée. L’idée a pris vie entre la poire et le fromage au cours d’un déjeuner, offert par l’hebdomadaire Le Point en juillet dans un restaurant parisien, à une dizaine de directeurs de maison d’édition.


Le Point a décidé d'offrir des espaces publicitaires pour la promotion de la librairie indépendante. Finalement, une grande partie de la presse française a suivi le mouvement, offrant ainsi l'équivalent de 500.000 € de publicité pour la valorisation de cette campagne bricolée en dernière minute. (voir notre actualitté)

Le Monde avait toutefois refusé, jugeant la campagne un peu à côté de la plaque...
Passons cette première réaction et creusons d’abord sur la forme de l’affiche : on voit une jeune femme (petite Parisienne bobo sur les bords), cheveux attachés, bien sous tous rapports, entourée de livres (grands formats bien sûr) qui tend le bras vers un livre, quand soudain, la main de Dieu (??), non du libraire est tendue vers elle avec un magnifique pavé de 1000 pages tout blanc. Wow! Ouais en effet ça décoiffe!

C’est à se demander si c’est vraiment une campagne pour défendre les librairies… En tant que jeune, lectrice de livres papiers et numériques, technophile et étudiante en métiers du livre, cette publicité ne me parle pas du tout, voire me donne envie de courir encore plus vite vers le livre numérique. C’est donc ça la librairie d’aujourd’hui? Un lieu froid, avec des livres sans couleurs, un client toutes les 3h et le libraire/Dieu qui vous montre le chemin? Il y a mieux comme campagne de pub “sexy”.

Et puis tiens, passons au fond, parce que là je crois qu’on est au summum de l’hypocrisie : “Des milliers de livres à ma disposition, qui m’aidera à faire le bon choix si mon libraire n’est plus là?”, “Pour garder ces lieux de conseils et de rencontres, il suffit de continuer d’acheter vos livres chez votre libraire”. Double wow! Le message est écrit en tout petit, bouffé par la photo de la librairie. J’en conclus que le message est hésitant et pas si assumé que ça.
(voir Sébastien Bottin, homme d'annuaire)