Ebook : "Croire que le pire est passé est extrêmement dangereux"

Nicolas Gary - 03.08.2015

Reportage - professionnels édition - publication livre - marché britannique


Considérer l’évolution du marché du livre au Royaume-Uni et ses évolutions implique de prendre en compte la transition numérique. Pour le cabinet Enders Analysis, il s’agit là d’une « force perturbatrice essentielle ». Mais pour les industriels, « croire que le pire est passé est extrêmement dangereux ». De nombreux enjeux poussent à l’optimisme, et le cabinet a produit une analyse relativement fine des enjeux actuels.

 

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Gwydion M Williams, CC BY 2.0

 

 

En tout premier lieu, il faut revenir à une évidence : la consommation de mobiles a « réduit la quantité de temps que les consommateurs consacrent à la lecture », indique Enders. En comparaison des achats de musique ou de journaux imprimés, le monde du livre dispose d’une capacité de résilience peut-être plus importante. 

 

Ainsi, le cabinet d’étude fait preuve d’optimisme, mais souligne que le livre est moins à l’abri des tendances sociales et de consommation que par le passé. En passant d’une économie globale de l’offre à un principe de demande, où il faut attirer l’attention des lecteurs, il est « impossible d’envisager que les livres ne souffriront pas de ce processus ». 

 

Jusqu’en 2011, la vente d’ebooks a connu un essor puissant, pour se ralentir considérablement en 2013. Or, elle n’a touché dans le même temps que des secteurs bien spécifiques de l’édition, ce qui a permis aux éditeurs de développer de premières stratégies pour ces genres littéraires concernés. 

 

Avec un prix de vente moyen très inférieur aux livres physiques, 2,73 £ contre 6,54 £, l’industrie du livre a assisté à une baisse du volume de livres papier, sans qu’elle s’accompagne d’une augmentation du nombre de livres numériques vendus. Entre 2012 et 2014, les consommateurs britanniques sont passés de 336 millions de livres achetés à 289 millions. Et à ce titre, la profusion d’appareils mobile peut servir d’explication. La lecture était une activité permettant de patienter dans certaines situations, aujourd’hui remplacée par le pianotage sur les mobiles – et le livre numérique sur smartphone n’aurait pas encore prix toute son ampleur. 

 

L’analyse prend également en compte une donnée intéressante, bien que tronquée, venue de l’Association of American Publishers. Selon un panel de 20 éditeurs sollicités, il semblerait que seul 0,5 % des ebooks vendus aux USA aient été achetés depuis un service d’abonnement illimité. « Un modèle d’abonnement pour ebooks n’est pas extrêmement convaincant pour beaucoup de lecteurs : les catalogues sont limités, et la plupart des gens ne lit pas assez pour s’accommoder d’un accès à un grand nombre de livres utiles, ou un abonnement all-you-can-eat efficace. »

 

Pour expliquer la situation de baisse des ventes, on se tournerait alors vers l’accès gratuit, illégal. Kantar Media annonçait qu’au deuxième trimestre 2013, 10 % de tous les ebooks lus sur internet ont été téléchargés illégalement. C’est toujours bien moins que la musique et les autres secteurs culturels. Pour autant, les consommateurs ne semblent pas avoir franchi le pas de la recherche systématique, et seuls 9 % d’entre eux s’y étaient lancés.

 

Parmi les autres pistes explorées, celles des livres pratiques ou de cuisine : auparavant uniques supports pour disposer des informations, ces ouvrages ont perdu près de 20 % sur l’an passé. L’achat du livre, souvent coûteux, a pu être remplacé par celui de la version numérique, mais la présence et le développement d’émissions directement diffusées sur Youtube ont pu avoir une réelle incidence. Et l’on offrirait peut-être moins ces livres en guise de cadeau – sinon à des personnes âgées. La catégorie 35/54 ans indique qu’elle y est moins sensible : au cours des deux dernières années, les ventes chez cette cible ont diminué de 33 %. 

 

Une situation comparable pour les guides de voyages et touristiques, confrontés aux sites et applications mobiles permettant de délaisser les traditionnels achats, préparatifs pourtant indissociables des vacances.

 

"Renforcer les liens entre professionnels du livre"

 

Enfin, l’enquête s’intéresse au sort des revendeurs. Malgré la part de marché considérable que détient Amazon, les indépendants regagneraient du terrain. Ou arrêteraient d’en perdre. Selon Nielsen, un tiers des livres est acheté via des sites internet, et la grande majorité des achats s’effectue sur Amazon. Enders évoque par ailleurs, à travers le programme Kindle Direct Publishing, une réelle crainte pour la chaîne de valeur. L’autoédition deviendrait une menace pour les acteurs existant. C’est oublier que l’édition traditionnelle fait également son marché dans ce nouveau bassin d’auteurs, qui démarrent seuls, mais recherchent aussi la consécration d’une parution chez un éditeur classique. 

 

Le rétrécissement du marché implique la combinaison de ces multiples données. Et pour y faire face, seule l’innovation pourra payer, estime le cabinet. Le modèle d’abonnement ne décollera pas, estime Enders, mais les éditeurs gagneront à porter une plus grande attention aux habitudes de lecture. Les clubs, en ligne ou non, et autres réseaux de lecture, représentent des myriades de données à prendre en compte, afin de « développer des connaissances précises sur les consommateurs ».

 

La réelle difficulté viendrait alors d’une certaine léthargie, où, par la force de l’habitude, les employés des maisons ont passé plus de temps dans une structure aux habitudes bien ancrées, que dans des startups. Ils ne sont d’ailleurs pas nécessairement responsables : on croule facilement sous le poids d’une entité qui se meut avec difficulté. L’idée d’introduire des laboratoires expérimentaux est coûteuse, mais présente l’avantage d’un modèle de recherche et développement pertinent, et à même de trouver des pistes pour le commerce.  

 

Il s’agira aussi de renforcer les liens entre professionnels, pour limiter les prises de risques trop importantes – achat de droits avec des à-valoir coûteux... – sans pour autant cesser de prendre les risques inhérents à ce métier, conclut le cabinet.

 

« Le défi des livres numériques est maintenant bien compris, et n’a pas été aussi destructeur que beaucoup le redoutaient. Mais les prochaines vagues perturbatrices seront plus discrètes, plus lentes et insidieuses, et, souvent, bien plus difficiles à combattre. »


Pour approfondir

Editeur : La fabrique éditions
Genre : Édition
Total pages :
Traducteur :
ISBN : 9782913372023

L’édition sans éditeur

de André Schiffrin

Ce livre raconte l’itinéraire d’un homme et l’histoire d’une maison d’édition. La maison, c’est Pantheon Book, fondée en 1941 à New York par des émigrés (dont Jacques Schiffrin, le fondateur de La Pléiade). L’homme, c’est André Schiffrin, qui va faire de Pantheon l’une des plus prestigieuses maisons d’édition américaines, publiant entre autres Foucault, Sartre, Chomsky, Medvedev... Comment il résiste quand Pantheon est racheté par Random House, comment il démissionne avec toute son équipe quand à son tour Random House est rachetée par le tycoon Newhouse, comment il parvient à faire prospérer The New Press, une nouvelle maison à but non lucratif, telle est sa passionnante aventure. À l’heure de la concentration massive de l’édition mondiale (en particulier en France où deux grands groupes publient les deux tiers des livres), L’édition sans éditeurs est un ouvrage révélateur et salutaire.

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