Roger Vailland, l’archétype du hussard rouge

Auteur invité - 08.08.2019

Reportage - Roger Vailland - écrivain méconnu


PORTRAIT – Né à Acy-en-Multien, dans le sud de l’Oise, en octobre 1906, l’écrivain Roger Vailland, styliste hors pair, était picard et n’en avait pas honte. Même si le sérail littéraire le croyait Parisien ou Jurassien. Explications. 


© Fonds Roger Vailland - Médiathèque Elisabeth et Roger Vailland - Ville de Bourg-en-Bresse
 

On le sait peu ; on le sait mal. Ou on ne veut pas le savoir : l’écrivain Roger Vailland, romancier, dramaturge, grand reporter, courageux résistant et surtout, surtout, styliste hors pair, est un Picard pur jus. En effet, il est né le 16 octobre 1907, à Acy-en-Multien, dans le Valois, village du sud de l’Oise. Son père, Georges Vailland, géomètre, bourgeois éclairé, humaniste et franc-maçon, après avoir travaillé dans les colonies, notamment à Madagascar, et après avoir rencontré, à Paris, la jeune Anna qu’il épouse, cherche à s’établir professionnellement en région parisienne.

Dès 1906, il visite plusieurs cabinets recensés par la Chambre des géomètres, et jette son dévolu sur Acy-en-Multien. Anna et Georges y achètent une jolie maison de pierre blanche, à deux étages, avec portail blanc en fer forgé, de la rue de Meaux (elle existe toujours ; à notre connaissance, aucune plaque ne signale sa naissance. On le porte à la connaissance d’élus locaux qui voudraient honorer la mémoire de l’inspiré prosateur, Prix Interallié en 1945 pour Drôle de jeu, certainement le meilleur roman sur la Résistance, en tout cas le plus lucide, et Prix Goncourt en 1957, pour La Loi adapté au cinéma par Jules Dassin en 1959). Georges y installe son cabinet de géomètre.

C’est dans cette maison que naît Roger, « après un long travail, Anna accoucha à 7 heures du soir d’un beau et gros garçon », comme l’indique Yves Courrière, dans la biographie Roger Vailland ou Un libertin au regard froid (éditions Plon, 1991). 
 

Couvert de femmes 


À Acy-en-Multien, Roger y passera trois ans. Prime enfance, certes, mais années fondatrices. En effet, il s’agit pour lui des années cocon. Il est chouchouté, entouré de femmes (Anna, sa mère ; Marie-Louise, sa grand-mère maternelle, qui avait épousé un Picard, Ernest-Frédéric Morel — le sang picard de Roger se confirme ! ; Paulette, la femme de ménage, etc.). Sa prime et picarde enfance se déroule sans histoire. Si, une seule : le fait qu’il soit sevré brutalement à l’âge de 4 mois. Cela lui déclenche des colères monstrueuses dès qu’Anna lui présente le biberon ; il jette celui-ci à terre. 

Comme le confie sa sœur Geneviève dans la biographie d’Yves Courrière : « Roger était l’enfant couvert de femmes, l’enfant-roi, l’enfant adoré que l’on choyait, que l’on dorlotait, toujours tiré à quatre épingles. Tout le monde était en admiration devant lui. Comme dans le village il n’y avait d’autre distraction que la vie de famille, je crois bien que sa mère de vingt-deux ans continuait à jouer à la poupée avec Roger. »

Devenu adulte, ce sera Roger qui adorera jouer à la poupée. Notamment avec celles qu’il appelait ses « licornes », ces jeunes putains de Paris ou de Lyon qu’il invitait à venir jouer avec eux, sa femme Élisabeth et lui, à des jeux sensuels, consentis et hautement délurés, dans leur maison du Jura. Secrètement, se souvenait-il de ces années fondatrices où la douceur féminine, avec ses senteurs émouvantes, charnelles et maternelles, quand, des années plus tard, il se livrera à un libertinage débridé ?

On est en droit de ne pas penser le contraire. 

Ou, était-ce le fait d’avoir été élevé presque comme une fille, ou en tout cas entouré d’un univers exclusivement féminin, qui le conduisait à rechercher une attitude virile et quasi prédatrice ? Car sa maman, Anna, lui laissa pousser les cheveux, l’habilla de robes de velours sombre surmontées d’un col clair.


La loi de Jules Dassin, bande-annonce

 
On est loin de l’adolescent révolté, dandy provocateur, fondateur, en compagnie de Roger Gilbert-Lecomte, du mouvement littéraire, parallèle au Surréalisme, le Grand jeu, à Reims, où son père s’établit comme géomètre après la guerre. Loin également du jeune adulte, devenu journaliste à Paris-Soir et à Paris-Midi, grâce à son ami Robert Desnos, embauché par le grand Pierre Lazareff, qui, dès le début de la guerre, choisira de se faire désintoxiquer de l’héroïne, pour se lancer à corps perdu et avec un courage inouï dans la Résistance.

Loin enfin, du prédateur, séducteur au regard froid qui se voulait si viril, des années d’après-guerre, puis des années de fêtes, aux côtés du cinéaste Roger Vadim et de Brigitte Bardot, lorsqu’après 1956, il découvrira les horreurs commises par le stalinisme, retournera, dans son bureau, le portrait du petit père des peuples, et s’adonnera justement à la fête : alcool, belles voitures, désinvolture, jouissance absolue et consommation effrénée de si jolies licornes que sa femme et lui aimaient tant. 
 

Enfance picarde capitale 


Oui, l’enfance picarde de Roger Vailland a été capitale dans sa vie et dans l’élaboration de son œuvre. Dire qu’il a truffé ses opus de références à notre belle région serait mentir. En revanche, les clins d’œil ne manquent pas. 
Exemple, au tout début de son roman Un jeune homme seul, livre sublime, envoûtant, politique et lucide, évoquant son père, sous le masque de la fiction, il écrit : « ... il s’était présenté, quasi en cachette, à un concours du ministère de l’Agriculture et avait participé, comme agent topographe, à une campagne de remembrement dans le Valois. » 
 
Nul doute qu’il pensait au village d’Acy-en-Multien quand il évoquait, ici, le Valois de sa tendre enfance. Et quand au début du troisième chapitre de Drôle de jeu, il fait demander à son personnage de Marat, haut résistant qui lui ressemble comme un frère, ce qu’il en est du projet de bombardement de la gare de triage de Tergnier, il pense encore à la région picarde.



 
Et comment ne pas imaginer qu’il est venu rendre visite, dès les années 1950, à son ami Jacques-Francis Rolland, dit JFR, écrivain, Grand Prix du Roman de l’Académie française en 1984 pour Un dimanche inoubliable près des casernes (Grasset), ami de Résistance (le personnage Rodrigue dans Drôle de jeu, c’est JFR), compagnon des années communistes, à Silly-Tillard, dans l’Oise, près de Beauvais, où il résidait en face de la propriété de Robert Badinter ? Sont-ils allés, par un beau dimanche des Trente glorieuses, en pèlerinage à Acy-en-Multien, distant de quelques dizaines de kilomètres ? Ce n’est pas impossible. 

Une chose est sûre : il faut lire et relire Roger Vailland car c’était un styliste de haut vol, un vrai romancier, admirateur de Laclos, de Diderot, du cardinal de Bernis (à qui il consacrera un adorable petit livre), de Stendhal. Vailland : c’est un peu un Paul Morand (technique du point, point-virgule) équipé d’un cœur (à gauche ; Morand l’avait à droite toute) pas sec pour deux ronds et de considérations sociales.

Vailland, c’est l’archétype même du hussard rouge. En cela, c’est l’un des écrivains capitaux du XXe siècle. Ne plus le lire relèverait du péché... capital. 
 
Philippe Lacoche
 



Commentaires

Pas de commentaires

Poster un commentaire

 

grin LOL cheese smile wink smirk rolleyes confused surprised big surprise tongue laugh tongue rolleye tongue wink raspberry blank stare long face ohh grrr gulp oh oh downer red face sick shut eye hmmm mad angry zipper kiss shock cool smile cool smirk cool grin cool hmm cool mad cool cheese vampire snake exclaim question

Vous répondez au commentaire de

Cliquez ici pour ne plus répondre à ce commentaire

* Laisser vide pour ne pas reçevoir de notification par email de nouveaux commentaires.