Sabine Wespieser : “Je viens d'un amour immodéré des livres”

Auteur invité - 04.05.2018

Reportage - Sabine Wespieser éditeur - catalogue musique romans - Sabine Wespieser Paris


Elle est la timonière d’une maison qui, depuis quinze ans, n’a fait que confirmer sa valeur. Les librairies indépendantes – ces havres – la connaissent bien. À la question « d’où viens-tu ? », elle ne répond pas « d’Alsace », mais « d’un amour immodéré des livres ». Rencontre avec une femme passionnée et son équipe qui le lui rend bien. 

 

Sabine Wespieser Editeur
ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

J’insiste quand même : d’où elle vient ? De Mulhouse, le nom Wespieser est alsacien. Plus essentiellement, venant d’une formation de lettres classiques, elle naît à la littérature contemporaine dans la librairie strasbourgeoise de Francis Barnabé, Quai des Brumes (pour ma part, c’est dans la librairie parisienne de Fabienne Olive, Les Oiseaux rares, Paris 13e). Comme les libraires (qu’ils soient tous ici inondés de notre reconnaissance), elle aussi se considère comme un passeur, et c’est d’ailleurs avec eux qu’elle travaille en priorité, tissant depuis quinze ans une solide relation de confiance et d’estime réciproques.

Eux aussi sont des aventuriers qui osent risquer gros : de même que Sabine Wespieser prend le risque de publier un auteur dont elle a aimé le texte – ou bien plutôt qui l’a empoignée, car on sent bien que c’est ce qui s’est passé quand elle parle de Diane Meur, de Duong Thu Huong, de Yanick Lahens, de Nuala O’Faolain, de Tariq Ali, de Vincent Borel, et des autres –, les libraires aussi prennent le risque de défendre ce livre qu’ils ont aimé. C’est ensemble qu’éditrice et libraires se battent pour faire connaître ces livres « dont on ne ressort pas indemnes », comme le dit si joliment Laurence Lamoulie. 
 

Laurence Lamoulie : arrivée en 2010 dans l’équipe, son rôle, en tant qu’assistante éditoriale, est vaste. Outre qu’elle assure la correction de certains des manuscrits, relit les argumentaires, gère le site Internet, le compte Facebook et le livre numérique, Laurence partage, avec Sabine, la relation avec les libraires. Elle part à leur rencontre, sillonnant toute la France ; elle a appris à les connaître, sait quel livre de la maison saura toucher qui, parce que bien souvent elle repart avec les livres qu’ils ont aimés sous le bras : dis-moi quel livre tu aimes, je te dirai qui tu es.

Elle accompagne aussi, comme toute l’équipe, les auteurs aux rencontres. Marie Garnero, qui s’occupait depuis 2012 de l’administration de la maison et de la logistique, a laissé la place à Emmanuelle Deegenaar. Elle raconte cependant ces moments de grâce où l’auteur dévoile des pans de son œuvre, où la compréhension de lui-même semble grandir au contact du public. Leur plus grande joie ? Chacune a la même réponse, immédiate : découvrir et œuvrer à faire exister des textes qui les bouleversent.
 

Ces rendez-vous manqués


Leur plus grande tristesse aussi : que des livres n’aient pas trouvé leurs lecteurs, comme lorsque le magnifique Oscar de Profundis de la Canadienne Catherine Mavrikakis (rentrée littéraire 2016) a été boudé pour être une dystopie anticipatoire, genre qu’on n’avait pas l’habitude de voir dans cette maison. Il faut croire que la maison est plus vaste que ce que l’on a décidé qu’elle serait. Cohérente, et surprenante. 
 

Joschi Guitton, qui depuis 2007 s’occupe des droits pour l’adaptation des livres et leur diffusion à l’étranger, se réjouit de pouvoir défendre un catalogue beau, parce qu’exigeant, sur le fond comme sur la forme. La condition pour cela est de rester farouchement à taille humaine. C’est justement parce qu’elle n’avait plus le temps de faire ce travail d’accompagnement des auteurs, forcée de publier trop pour suivre la cadence grandissante d’Actes Sud (où elle était la collaboratrice d’Hubert Nyssen), que Sabine a décidé d’en partir, pour fonder en 2002 sa propre maison.

Depuis, publiant dix livres par an, elle ne cherche nullement à s’étendre, mais à voir s’épanouir tous les arbres de son jardin. Comme le dit Marie, c’est un enrichissement, un déploiement des auteurs plutôt qu’une extension. Les auteurs confirmés continuent leur chemin, d’autres s’affirment.

Résultat de cette politique : en 2006, prix Femina étranger pour L’Histoire de Chicago May de Nuala O’Faolain ; en 2007, grand prix des Lectrices de Elle pour Terre des oublis de Duong Thu Huong ; en 2014, prix Femina pour Bain de lune de Yanick Lahens ; d’autres prix et succès de librairie, comme pour Léonor de Récondo (prix des Libraires et prix RTL/Lire 2015 pour Amours) ou Louis-Philippe Dalembert (prix Orange, prix France Bleu/Page des libraires pour Avant que les ombres s’effacent, figurant également dans la première sélection du prix Médicis 2017). Et au-delà des récompenses, toujours des textes choisis. 
 

Sabine Wespieser a reçu de moi un premier manuscrit par la poste – elle lit elle-même tous les manuscrits qu’elle reçoit. Elle y a flairé « un cheval dans la pierre », a pris la peine de me répondre. Je lui ai envoyé plus tard un second texte, qu’elle a accompagné, publié.

Elle reste fidèle, elle attend, sans presser la gestation. Pour moi, cette maison a deux caractéristiques : d’une part, la charge organique des auteurs, qui nous réjouissent tout en nous nourrissant, sans jamais nous étouffer. D’autre part, un certain rapport au temps ; oui, la maison goûte à plein l’électrique joie de faire se rencontrer, au moment de sa publication, le livre et ses lecteurs ; mais elle a également pleinement conscience que les grands livres nous survivront.


Sabine Wespieser Editeur
ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

À l’époque de l’instantané, Sabine Wespieser construit aussi pour l’avenir. Elle a choisi pour ses volumes la solidité de cahiers cousus, un cartonnage souple et épais, un papier qui ne jaunira pas, des matériaux qui résistent à l’épreuve du temps, qui dureront, restés dans trente ans des jeunes hommes. Au-delà de la mode attrayante de l’image, elle a voulu un visuel sobre, qui ne détourne pas le lecteur de l’essentiel : un texte nous attend derrière la garde brune, laquelle théâtralise l’entrée dans l’histoire (ouvrez un volume de première impression, caressez le beau papier châtaigne au début et à la fin, comme un rideau qui s’ouvre et se referme).

Petite touche pop, des cartouches multicolores, imaginés par Isabelle Mariana, créatrice de toute la ligne graphique de la maison, et différents pour chaque livre, enclosent le titre et le nom de l’auteur. Le format des livres est un clin d’œil aux grandes collections blanches, Gallimard ou Minuit, tout en y injectant ce je-ne-sais-quoi de vitalité citronnée. 
 

Et puis, merveille ! Lire un livre de sa maison garantit un confort de lecture incomparable. Un volume de chez Sabine Wespieser est à l’objet livre ce qu’un bon fauteuil club anglais est à la chaise. On fond dedans, on s’habitue tellement à être traité en hôte de marque que, quand on reprend en main un livre d’une autre famille, on se sent moins bien assis. Des interlignages dodus, des marges généreuses garantissent à la main qui caresse, tout en lisant, l’épais papier crémeux, et à l’œil massé par le beau Garamond sépia (le même que celui dans lequel le Goncourt de Marcel Proust fut imprimé, il y a un siècle, chez Paillart à Abbeville), un plaisir tout sensuel. Ces livres, c’est cela pour moi : une charnelle sobriété. 
 

Comment définir les auteurs de chez Sabine Wespieser ? Serait-ce leur capacité à inventer leur propre langue – cette « forme qui produit du sens », comme l’éditrice dit toujours ? Ou encore, une commune ouverture sur le monde, dans une écriture jamais autocentrée, mais toujours curieuse d’explorer des univers complexes, ceux du dehors comme ceux du dedans ? Ou bien faut-il botter en touche, renoncer à nommer l’indicible, le coup de cœur, ce texte qui nous traverse, nous rend plus riche, plus ému, plus humain ? 
 

Ce qui frappe, quand on rencontre toute l’équipe : éditrice et collaborateurs sont des êtres au service. Ils regardent d’autres qu’eux-mêmes, et leur cœur vibre, chacun à sa manière, franc soleil ou flamme secrète. Il est rare, aujourd’hui, de sentir des êtres vivre et vibrer pour une cause. Une cause qui ressemble beaucoup à de l’amour. 

 

 

Par Marion Richez,
pour la librairie Les Oiseaux rares (Paris 13e)

(auteure de L’Odeur du Minotaure, Sabine Wespieser éditeur, 2014). 
 

en partenariat avec le réseau Initiales


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