Schuiten et Sokal : Aquarica, à la recherche d'un équilibre dans le vivant

Nicolas Gary - 20.12.2017

Reportage - aquarica schuiten sokal - nature culture humain - biomécanique steampunk BD


RENCONTRE – Au croisement de deux imaginaires distincts, François Schuiten et Benoît Sokal se retrouvent dans un album publié chez Rue de Sèvres. Aquarica, déjà évoqué dans nos colonnes, c’est la rencontre de la matière humaine, de la féérie et de la machine. Loin d’un steampunk classique, les auteurs explorent un ailleurs, où nombre de références surgissent.

 

 

 

Aquarica évoque tant de choses, que le lecteur se retrouve littéralement submergé : de l’inévitable Moby Dick de Melville, en passant par le Quasimodo de Victor Hugo, le faisceau littéraire ne manque certainement pas. Mais les auteurs, après des années de réflexions – l'idée a germé en 2006 –, y voient surtout l’aboutissement d’un travail commun. Le projet, « revenu invariablement sur nos tables et dans nos discussions », explique Benoît Sokal.

 

Au croisement des matières
 

Au fil du temps, les thèmes se sont affinés : la conscience animale, celle de la souffrance, des perceptions que peuvent avoir les créatures qui nous entourent. « C’est aussi une question d’équilibre général, dans le vivant, entre les êtres humains et les animaux », souligne François Schuiten. Et tout se développe autour cette fascination que tous deux partagent pour l’alliance entre la chair et la matière.

 

« La transition de l’organique au mécanique, c’est un enjeu contemporain bien connu : les recherches d’Elon Musk, ce milliardaire embarqué dans le développement d’un transhumanisme, fait régulièrement l’objet d’articles », note Benoît Sokal. Ce croisement au-delà de la nature, c’était d’ailleurs l’objet du livre et du jeu vidéo Sybéria, qu’a créé le dessinateur. Aquarica, d'ailleurs, devait être originellement un jeu vidéo, lui aussi...

 

Et pour des dessinateurs, le croisement orga-méca donne l’opportunité de travaux graphiques intéressants. « Associer deux matières, c’est une recherche passionnante. Et les idées surgissent facilement. »

 

« Nous sommes d’une génération qui a été nourrie à l’aventure », poursuit François Schuiten. « Je me souviens très bien du mensuel (À Suivre), qui explorait des terres inconnues : on y faisait la part belle à l’aventure, au fantastique –, et tout cela à une époque où Google Earth n’existait pas ! » Autrement dit, tout était possible.
 

Du grotesque au sublime...

 

Aquarica renoue ainsi avec l’exploration d’un monde parallèle, avec d’un côté une sordide réalité, composée de marins brutaux et étriqués – tellement réalistes dans leur détresse. À bien des égards, ils incarnent parfaitement l’Homme comme Pascal le présente – dans sa dimension absurde, qui serait privée de grandeur.

 

En face, c’est un Eden que l’on découvre. Un territoire idéal, en proie, cependant, à un immense danger. « Nous n’avons pas de leçons à donner », insiste François Schuiten, « pas plus que nous ne voulions tomber dans une forme de fable écologique. Aquarica parle des inquiétudes aujourd’hui connues : la certitude d’un changement climatique, auquel personne ne peut rester sourd. »
 

Le pitch : Ce tranquille port vit de la pêche à la baleine depuis des générations, cultivant la mémoire de ses disparus en mer. Un jour, échoue sur le sable une créature fantastique, un crabe gigantesque, comme tout droit sorti de l’imagination d’un ivrogne. Le village s’inquiète et vocifère, d’autant plus que des débris d’un bateau naufragé sont entremêlés aux chairs du crustacé. L’affaire fait grand bruit dans le monde scientifique, attirant le jeune chercheur John Greyford sur les lieux. Fasciné, il se pose en défenseur de la créature, au nom de la science.

 

...de la misère à la grandeur


Deux mondes, et l’on renoue avec l’alliance du grotesque et du sublime, tant savourée par Hugo, mais ici démultipliée par le croisement de la nature et la culture, qu’incarne le monstre échoué sur une plage. 

 

Cette bête en forme de crabe géant semble inanimée. Elle fait d’ailleurs écho, dans le récit lui-même, à cet instant fatidique : dans l’Eden qui balance le village de pêcheurs, un animal vient de mourir. « La mort de cette infime créature annonce le changement de quelque chose », souligne Schuiten.

 

Aquarica : un monstre marin échoué
sur une plage de Roodhaven

 

Et tous deux de sourire, en se souvenant du nombre de tourteaux achetés « et que nous avons tous mangés », garantit Benoît Sokal, au regard gourmand, pour aboutir au dessin de ladite créature biomécanique. « C’est devenu comme la carapace dans laquelle le bernard-l’hermite va s’abriter, mais en réalité c’est un agglomérat d’objets, de morceaux d'un bateau détruit et rassemblés. Une grosse boîte de conserve », plaisante Benoît Sokal.

 

Or, à l’intérieur de chaque écrin, même le plus innommable – ou repoussant – une perle peut jaillir. C’est la messagère chargée d’espoirs et d’avenir, qui se heurte à la brutalité de ces marins. Cette jeune fille, venue d’un monde menacé, vient chercher de l’aide. « À la réflexion, s’il y a bien une dimension de fable », reprend François Schuiten, « elle s’exerce d’une certaine manière dans une perception politique : le devenir de la cité, de l’Homme, de son rapport au monde, cette nécessaire cohabitation avec toute forme de vie ».

 

Et Benoît Sokal de conclure, avec un large sourire : « Dans nos récits, on ne délivre pas de messages. On ne délivre que des princesses. » Le second volet du diptyque n’en sera que plus fantastique.

 



Aquarica – François SchuitenBenoît Sokal – Éditions Rue de Sèvres — 9782369811305 – 18 €/tome 2 : octobre 2018

Commentaires

Pas de commentaires

Poster un commentaire

 

grin LOL cheese smile wink smirk rolleyes confused surprised big surprise tongue laugh tongue rolleye tongue wink raspberry blank stare long face ohh grrr gulp oh oh downer red face sick shut eye hmmm mad angry zipper kiss shock cool smile cool smirk cool grin cool hmm cool mad cool cheese vampire snake exclaim question

Vous répondez au commentaire de

Cliquez ici pour ne plus répondre à ce commentaire

* Laisser vide pour ne pas reçevoir de notification par email de nouveaux commentaires.