Une nouvelle vie pour la librairie française de Rome

Nicolas Gary - 17.02.2017

Reportage - Librairie française Rome - Libreria Stendhal littérature - France Audrey Azoulay


Vous pourrez encore l’appeler Librairie française de Rome, même si sa raison sociale est changée : Marie-Ève​ Venturino vient de reprendre l’établissement, désormais appelé Libreria Stendhal. Après dix années à travailler dans l’établissement, la libraire est la première à expérimenter les nouveaux modèles d’aides de reprises pour les librairies françaises à l’étranger.

 

Marie-Ève Venturino

 

 

Début novembre, la ministre de la Culture, Audrey Azoulay, se déplaçait à Beyrouth. Sur place, elle annonçait le déploiement d’un plan de diversité par le livre passant par deux axes : renforcer le soutien aux libraires francophones et aide à la traduction dans le Bassin méditerranéen. « Eh bien, je suis le dossier expérimental de la première mesure », nous explique avec le sourire Marie-Ève Venturino.

 

Avec 23 années d’expérience dans le monde de la librairie, c’est elle qui prendra les commandes de la désormais Libreria Stendhal : « Depuis deux ans, elle était mise en vente par son propriétaire, François D’Avigneau, qui l’avait acquise voilà neuf ans. » Plusieurs candidats se succéderont durant cette période, mais les projets finiront tous par avorter. « J’ai été approchée début 2016 par la Centrale de l’édition qui m’a proposé de travailler à cette aide expérimentale pour la reprise d’établissements », poursuit la libraire. Le travail sur le dossier s’est fait en collaboration avec le CNL.

 

Un dossier-test pour expérimenter les solutions

 

Le ministère de la Culture envisageait alors un soutien structurel pour les établissements à l’étranger, et tout particulièrement les lieux historiques. « La librairie française a 70 ans... nous entrions dans les critères. » Il aura fallu plus d’une année de travail pour que le dossier aboutisse, porté dans cette première phase par la Centrale de l’édition qui s’occupe de l’exportation du livre français pour l’apport financier et en collaboration avec le CNL dans l’accompagnement du projet.

 

Le dossier fut défendu en octobre 2016, devant un comité de professionnels. Une quinzaine de jours plus tard, Audrey Azoulay faisait les annonces que l’on connaît à Beyrouth.

 

Au final, ce sont 140 000 € qui seront prêtés par la Centrale de l’édition pour un budget total de 430 000 €, pour l’achat du fonds, du stock, ainsi que les différents travaux qu’il faudra réaliser – « rien n’avait été entrepris, de ce côté, depuis une vingtaine d’années » ! L’aide financière va devenir un levier pour accéder à des crédits – ici, fournis par la Banca Nazionale del Lavoro, équivalent de la BNP. Le tout avec une garantie de l’État italien pour le prêt.

 

« Il n’existe que peu d’aides pour les libraires français à l’étranger : le CNL peut apporter un coup de pouce, mais dans une limite de 15.000 € qui concerne des points spécifiques : un volet formation, un autre sur le fonds, ou une subvention pour la venue d’auteurs. Mais les leviers ne sont pas nombreux. En en Italie, les aides à la librairie sont inexistantes. »

 

Les librairies francophones, “un réseau très hétéroclite, ce qui fait sa richesse” 

 

Alors, bien entendu, le traitement du dossier ne s’est pas fait sans heurts. « Nous avons tous expérimenté, chacun réfléchissant à mesure que le projet avançait. » L’intervention et les réflexions du comité de pilotage constitué de professionnels du livre a participé activement à l’aboutissement du projet.

 

Amazon en Italie, un concurrent terrible

 

La librairie, qui compte six employés (4 équivalents temps plein), devra encore affronter les travaux, dans les prochains mois : une grande inauguration est prévue pour le mois de septembre. La situation devenait urgente : « En dix ans, l’établissement a vu disparaître 25 % de son chiffre d’affaires. Mais ce fut pire, au cours des quatre dernières années : avec le lancement d’Amazon en Italie, nous avons été frappés très durement. » 100.000 € de chiffre d’affaires perdus seulement en 2012 : l’absence de frais de port chez Amazon.it a porté un coup dur.

 

Si le nom d’usage de l’établissement reste celui de la Librairie française de Rome, la raison sociale est désormais « Libreria Stendhal, pour redonner des lettres de noblesse ». Avec un lectorat composé au deux tiers de lecteurs italiens, d’ailleurs.

 

Les travaux participeront à ce renouveau : ameublement, rayonnage, des murs à refaire, des peintures... un petit lieu de rencontres et une zone d’exposition dans le rayon jeunesse « Nous n’avons pas les moyens de faire quelque chose de luxueux, ni des restructurations démesurées d’autant que l’immeuble est classé. » Autant que faire se pourra, la librairie restera ouverte durant les travaux, le gros œuvre interviendra cet été, avec une fermeture possible de deux semaines.

 

Répondre à l'exigence par l'exigence

 

« Notre métier de libraire est très différent, à l’étranger : nous devons jouer la carte du service, du dynamisme, de la convivialité, ou... mourir. Seule l’exigence peut nous permettre de résister, parce que nous fonctionnons un peu comme des établissements spécialisés en France. Soit nous sommes excellents, soit nous devenons inutiles. »

 

La librairie francophone au cœur du Plan pour la diversité culturelle par le livre 

 

Avec un délai d’une quinzaine de jours pour obtenir un livre, minimum, difficile de concurrencer le marchand américain. « Cela va diminuer ma marge, mais j’ai opté pour une politique tarifaire où les clients bénéficient d’une remise. C’est une manière de les remercier pour leur fidélité, en proposant les ouvrages au prix français. » Une approche qui n’est pas possible sur tous les livres, mais permet également de relancer les ventes.

 

Un sacrifice sur le prix, certes, mais qui va dans le sens d’une position affirmée. « Les vraies armes des librairies francophones, à l’étranger, c’est la spécialisation, pour répondre à la demande du public : nous devons être très pointus. »

 

Un fonds de qualité, un accueil et un conseil, et un bello caffè ? « Nous installerons une machine, pour l’offrir, pas le vendre. Nous ne disposons pas de l’espace, et, en même temps, je préfère renouer avec le lieu de rencontres que fut la librairie. À une époque, les gens s’y donnaient rendez-vous le samedi, pour se retrouver. »

 

Et puis, le caffè, c’est à Naples. Ne confondons pas tout.

 

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