Books émissaires #4 : le Hurlement obscène de Ginsberg

Julien Helmlinger - 22.05.2013

Tribune - Books émissaires - Allen Ginsberg - Howl


Il y a d'un côté le monde connu, de l'autre tout un univers inconnu, et quelque part entre les deux sont restés à jamais perchés les mythes de la Beat Generation. Cette semaine, le claviériste Ray Manzarek, cofondateur du groupe The Doors, s'en est allé rejoindre feu sa majesté le lézard dans le fin fond du cosmos. A titre d'hommage, notre book émissaire hebdomadaire se mue quant à lui en beatnik, personnifié par un poète trop libertaire au goût du FBI, le pape Allen Ginsberg. Que l'on soit monté dans le bus de la révolution psychédélique, ou pas, le prochain décollage est imminent. Destination les 50's américaines, décennie de la parution du recueil Howl et autres poèmes, monument controversé de la mythologie Beatnik.

 

 

« J'ai vu les plus grands esprits de ma génération détruite par la folie, affamés hystériques nus, se traînant à l'aube dans les rues nègres à la recherche d'une furieuse piqûre… » Ainsi débuta la récitation d'Allen Ginsberg, 29 ans, binoclard en costume sobre un tantinet froissé, parmi les volutes de fumée de cigarettes au milieu desquelles se pressait un jeune auditoire. On était alors le 13 octobre 1955, au sein de la Six Gallery de San Francisco. Son discours poétique, mugissement enragé, syncopé à la manière d'une improvisation de Jazz, fit l'effet d'une piqûre aux fesses de l'inquisition bien-pensante. Comme contaminé d'un poison annonciateur d'une génération qui tournerait le dos au Rêve américain.

 

En ce temps où la seconde guerre mondiale laissait sa place à la croissance des trente glorieuses, les Américains retournaient à leur conquête de l'Ouest vers une Californie florissante, tandis qu'apparaissait également le mouvement de la Beat Generation. Celui à la bannière multicolore et fluorescente, inspiré notamment par la rencontre de trois âmes errantes. Ginsberg et son Hurlement, Kerouac, le plus souvent Sur la route, et autre Burroughs attablé à son Festin nu. Des artistes inspirés par les drogues et le bouddhisme, en quête d'un nouveau sens à donner à l'existence. Ils furent bientôt placés sous surveillance des autorités, mais allaient néanmoins être soutenus par l'éditeur et propriétaire du City Lights Bookshop : Lawrence Ferlinghetti.

 

 

Tout au long de son existence, le poète célébra la sexualité libérée et sans tabous, prenant notamment la défense des homosexuels. Comme ses pairs fondateur du mouvement, il fréquentait assidûment les bars glauques et autres bas-quartiers. Et au fil de sa bourlingue incessante, il multiplia colloques et conférences, en promouvant la légalisation des drogues dites douces et l'expérimentation des hallucinogènes comme le LSD. Militant en outre contre les régimes totalitaires mais aussi la guerre du Vietnam, il faisait figure de révolutionnaire de son temps.

 

Howl, publication majeure dans l'œuvre de monsieur Ginsberg et dont le titre pourrait se traduire par Hurlement, prend la forme d'un long poème en prose. Une œuvre composée au cours de l'année 1955, par le biais d'une écriture quasi-spontanée, sur un ton aussi cru qu'explicite, et qui allait donner plus tard à l'auteur son sulfureux ticket pour le Panthéon hippie.

 

En véritable scandale littéraire, le livre se retrouva bien vite condamné par la censure, interdit à la publication au motif d'obscénité en 1956. Avant de devenir plus tard une référence, dans le cœur des défenseurs du premier amendement de la Constitution américaine. Il devint, par ailleurs, une véritable bible pour les hippies qui allaient prendre le relais des beatniks au cours des années 1960 et 1970.

 

 

Publié à l'automne 1956 par l'audacieux éditeur, bravant la loi, sous son label City Lights Books, le recueil d'Allen Ginsberg ne quitta pas le collimateur de la censure et fut retiré de la sphère publique. Le complice Ferlinguetti se trouva quant à lui arrêté, et on le fit comparaître devant la justice. Il fut finalement inculpé au cours de cette longue procédure restée célèbre sous le nom de Howl Trial. La Cour lui reprochait une vente à caractère obscène. Police et service de douane de San Francisco se saisirent la publication.

 

Parmi les arguments invoqués par le procureur au cours du procès, se trouvaient reprochés : un caractère explicite mentionnant les désillusions sociétales aux Etats-Unis, des mentions à la sexualité et l'homosexualité en particulier, un langage trop cru, mais encore une construction littéraire volontairement décousue. Or en ce temps-là, l'homosexualité était encore considérée comme un crime dans tous les Etats américains. Mais poètes et professeurs ont témoigné leur soutien à l'auteur, tandis que la jeunesse protestait dans les rues de San Francisco.

 

 Le poème récité par son auteur, pour les anglophones

 

Mais un autre procès eût lieu, le 3 octobre 1957. Au cours duquel la défense allait replacer l'ouvrage comme un manifeste pour la sincérité. L'avocat de l'éditeur plaida : « Ce n'est pas à nous de choisir ses mots. M. Ginsberg raconte son histoire telle qu'il la voit. […] La guerre de la censure ne s'achèvera pas dans ce tribunal. Mais votre décision renforcera la pensée libérale ou elle attisera le feu de l'ignorance. Que la lumière soit. Que l'honnêteté l'emporte. »

 

Et le juge Clayton W. Horn, rendit finalement son arrêt contraire au précédent. Une décision qui permit finalement à la diffusion de l'ouvrage d'être poursuivie. Le poème quant à lui, faisait désormais partie de la légende des générations Beat et Hippie, comme un emblême de la lutte pour les libertés de l'esprit et de l'expression.




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