"Honni soit qui Mali pense", Salim Jay

Editions La Différence - 31.01.2013

Tribune - Mali - guerre - mobilisation


Les Editions de la Différence donnent aujourd'hui la parole à Salim Jay, l'un de leurs auteurs. Salim Jay est un écrivain franco-marocain de langue française, un lecteur infatigable à qui nous avons récemment confié une chronique littéraire audiovisuelle réalisée chaque semaine par La Différence. La première chronique sera diffusée dans une quinzaine de jours environ, non seulement sur le site de la maison, mais également sur les réseaux sociaux.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Salim Jay, insatiable de multiples cultures, a su, dans ce foisonnement, constamment dégager un fil conducteur qui lui permet de relier les œuvres les unes aux autres, dans le même temps où il en découvre la spécificité tout en conservant une mémoire intacte de leurs correspondances.

 

Il le prouve aujourd'hui encore. En parlant du Mali sans tomber dans les marécages dont nous submergent combien de politiciens et de médias, il rappelle qu'il a un jour écrit Cent un maliens nous manquent (Arcantère, 1987) lorsqu'il s'est élevé contre l'expulsion de ceux-ci par le ministre de l'intérieur du gouvernement de l'époque, Charles Pasqua – et comment pourrait-il avoir oublié que certains de ces maliens « possédaient une carte d'identité française ».

 

Merci, cher Salim, de remettre les choses à leur place comme beaucoup d'auteurs de La Différence le font, chaque semaine, dans ces colonnes.

 

 

Honni soit qui Mali pense ?

 

 

Une mobilisation universelle pour permettre l'accès à l'eau potable du milliard d'êtres humains qui en sont privés ? Repaissez-vous plutôt du cauchemar des exactions et des bombardements ; laissons patauger nos yeux et nos oreilles dans le flux des informations diffusées comme d'âcres parfums vite éventés ! Plaignons les pays disloqués, les familles dépecées, les désordres éhontés, les cadavres amputés et les vivants aussi ! Mais l'eau pour tous, vous voulez rire ! La seule nappe phréatique universelle, une nappe de sang versé, ici ou là, selon les jours, les nuits, les décennies…

 

 

Salim Jay

 

 

Cependant, nous avons tous, en plus des pays que nous connaissons et que nous aimons pour y avoir vécu ou pour y vivre, des pays dont le destin nous importe parce que nous en avons reçu des échos par les gens rencontrés, les récits racontés, les paysages vus en photographie, les musiques écoutées, les rêveries prodiguées parfois au seul énoncé de leur nom…

 

Le Mali m'est cela depuis qu'à vingt ans j'interviewai un griot dont le charisme me parut épatant. Et comme les griots voyagent, nous nous croisâmes dix ans plus tard ainsi qu'il l'avait en quelque sorte prédit, concluant notre entretien d'un « A bientôt ! » aussi cordial que convaincant.

 

J'ai recherché et rencontré le Mali dans les œuvres de ses romanciers et je n'ai pas été déçu. Comme tout lecteur d'œuvres séduisantes ou carrément impressionnantes, je me suis trouvé en dette. Ce fut d'abord la découverte de Toiles d'araignées, le terrible roman d'Ibrahima Ly paru en 1982 à L'Harmattan. L'écrivain aujourd'hui disparu avait été arrêté en 1974 et avait subi toutes sortes de tortures dans les commissariats, au camp des parachutistes de Djikoroni, au camp de la mort de Taoudénit.

 

Ibrahim Ly écrivait que, dans le Bureau militaire du cercle S…, on trouve un trumeau magnifique encadrant la photo du Président du jour : « La photo est bien encadrée mais pas collée ; il faut pouvoir l'enlever facilement si l'occasion se présentait. » Toiles d'araignées est un roman qui se maintient à hauteur de vertige dans l'exploration des abîmes de l'immoralité politique. Un chœur de personnages finement représentés lutte contre l'offense. Ibrahim Ly fait retentir tout le désarroi promis par le gardien de prison à ses victimes : « Nous te tordrons ici comme un chiffon mouillé. […] Tu sécheras ensuite comme une feuille, et tu voleras au gré du vent de nos lubies. »

 

Je n'avais pas oublié ce roman, ni Fils du chaos de Moussa Konaté (L'Harmattan), lorsque j'écrivais 101 Maliens nous manquent (Arcantère, 1987) pour protester contre l'expulsion de 101 Maliens (dont quelques-uns possédait une carte d'identité française !). Une initiative de Charles Pasqua, lequel reçoit ces jours-ci de singuliers avis de justice sur son comportement de citoyen… 

 

Honni soit qui Mali pense ? Mais non ! Je relis avec espérance le bel ouvrage de Valérie Marin La Meslée Novembre à Bamako (Le Bec en l'air et Cauris éd, 2010) semé de photographies par Christine Fleurent. On y rencontre notamment le rappeur franco-malien Oxmo Puccino qui dit : « Un ami bamakois comparait la ville à une pieuvre chaude  qui vous aspire lentement, devenant nécessaire à notre apaisement… »

 

Vous avez bien lu APAISEMENT. C'était il y a trois ans. 

 

Salim Jay, chez La Différence