Feuilleton de la rentrée : Fragments d’Anastème - Chapitre 2

Auteur invité - 23.08.2017

Zone 51 - Chez Wam - Fragments d’Anastème feuilleton - Sébastien Celimon Anastème - feuilleton littéraire


Grâce à Sébastien Célimon, ActuaLitté amorce la rentrée littéraire avec un feuilleton, Anastème, découlant d’un projet éditorial global. Une aventure fantastique, dont nous livrons le chapitre 2. En avant.

 


 
 

Anastème, de Sébastien Célimon : le feuilleton à retrouver chaque jour sur ActuaLitté

 
Fragments d’Anastème : Chapitre 1
par Sébastien Celimon

 

Tatiana observait à nouveau les étages de bureaux, mais cette fois-ci elle tenait l’enveloppe remise par le secrétaire de son père dans une main et un verre à whisky dans l’autre. Elle avait parfaitement conscience que le contenu de l’enveloppe était porteur de bouleversements, et elle appréciait ces instants crépusculaires qui précèdent le changement.
 

Elle porta son verre à ses lèvres, huma le parfum caractéristique de tourbe et d’iode. Bunnahabhain. L’alliance de l’océan et de la terre la troublait. Le whisky était le fruit des quatre éléments : l’eau, le feu de la tourbe qui parfume le grain et l’air qui le ventile et qui est emprisonné dans les futs. Elle ne retenait que l’eau et la terre, qui l’ancrait dans un territoire, une tradition, ici celle d’hommes du nord de l’Écosse, qu’elle imaginait rustres, mais loyaux, peut-être en manque de femmes, mais fiers et droits.


Elle s’installa sur sa grande table blanche de réception. Elle fit glisser le contenu de l’enveloppe et, comme il lui avait été annoncé, elle trouva une lettre manuscrite de son père et un carnet à la reliure en cuir très usée.
 

Elle ouvrit la lettre et elle dût se frotter les yeux aux premiers mots écrits de la main de son père. Des larmes intempestives l’avaient surprise.


La lettre était courte, tenait en une seule page. L’écriture de son père était enfantine, appliquée. Elle n’avait jamais changé depuis qu’il avait appris à lire et écrire à l’adolescence comme il l’avait raconté avec fierté de nombreuses fois. Voici ce qui y était écrit :
 

 « Taniouchka,


Merci à Anatoli de t’avoir transmis cette lettre. Elle signifie que quelque chose m’est arrivé. Ne sois pas triste, prie pour moi et assure-toi que je ne souffre pas.
 

Tu as toujours rempli mon cœur d’amour et de fierté. J’aime ton frère Pavel, mais je t’aime toi plus encore. Tu es l’aînée. C’est parce que tu es née que j’ai fait tout ce que j’ai fait. Pour protéger notre famille et lui offrir une vie riche.

Le vieux pope Dimitrius m’a dit souvent que Dieu avait placé un ours pour nous protéger. C’est pourquoi j’ai appelé le groupe Grizli. C’est le plus grand et le plus fort de tous. Il fait le lien naturel entre nous et l’occident. L’ours est partout présent dans nos vies. Tu te rappelles les histoires que je te racontais pour t’endormir ? Je te parlais de Bolchy le Grand qui faisait des tours, de la troupe itinérante qui émerveillait les jeunes et les vieux. Je me souviens combien tu aimais ces histoires. Tu les avais faites tiennes. Et en un sens, oui, elles sont tiennes, car elles sont aussi mon histoire.
 

C’est ce que je te donne aujourd’hui. Mon histoire écrite dans le carnet. J’ai effacé les lieux et les dates pour éviter des ennuis inutiles à ceux qui seraient encore de ce monde. Mais cela importe peu désormais.
 

À la lecture tu comprendras quelle est ma dette et comment tu peux l’honorer. Une autre que toi trouverait intolérable pour une fille d’honorer les dettes de son père. Mais pas toi. Tu sauras quoi faire. Tiens quand même Pavel à distance autant que tu peux. Tu as assez de force et de pouvoir pour cela.
 

À la fin, c’est tout ce que je peux t’offrir qui compte vraiment. Ma mémoire. Ma vie. Le secret de ma force. Et quand je rejoindrai votre mère, je serai en paix.
 

Je t’aime Taniouchka


Papa »


Tatiana ne réalisa pas tout de suite que ses mains tremblaient ni que les larmes avaient pris le dessus. Son émotion était vive et avait l’intensité de l’enfance perdue.
 

Son père avait été au centre de sa vie depuis le jour de sa naissance et cette lettre était un au revoir tendre et douloureux à la fois. Elle prit un mouchoir en soie dans la poche de son pantalon, sécha ses yeux et respira profondément. Ses yeux se fixèrent sur le carnet. Elle posa la lettre, se demanda rapidement si elle devait déjà la cacher. Le cuir du carnet sur ses doigts lui donna l’impression de caresser une vieille carne, comme celles d’avant les machines, fidèles et infatigables, qui assistaient les paysans dans les kolkhozes au plus profond de la Russie.
 

La reliure craqua et l’odeur de renfermé des pages trop longtemps repliées sur elles-mêmes chatouilla ses narines. Les pages, malgré les effets du temps, étaient restées souples. Elle imaginait les mains plus jeunes de son père, déjà épaisses et endurcies, les parcourir avec délicatesse. Elle voyait le petit bout de langue rose poindre au coin de sa bouche, ses sourcils froncés de concentration, pendant que la plume laborieuse grattait le papier et formait des lettres bien rondes.
 

La première page figurait contre toute attente le dessin d’un anneau en pierre au centre duquel se tenait posé un ours sur ses quatre puissantes pattes, la tête levée vers les étoiles. L’anneau bombé évoquait vaguement ces grosses perles avec lesquelles Tatiana jouait quand elle était enfant. L’objet était trop mastoc pour être une chevalière ou une bague. De même, le dessin était trop précis avec son sommet troué et ses rondeurs trop nettes pour n’être qu’une simple pierre. 
 

Tatiana plissa les yeux. Il y avait quelque chose de familier dans ce dessin. Son évocation rappela un objet que ses mains connaissaient davantage que sa mémoire visuelle. Elle passa doucement un doigt sur l’ours, comme s’il était soudain en relief. Ce fut suffisant pour que sa main retrouvât une sensation très ancienne, quand ses petits doigts roses se refermaient et se glissaient dans l’ouverture d’une espèce de gros dé à coudre, lisse, froid. La lourdeur de l’objet sembla peser à nouveau sur sa paume, comme par magie. Elle le revoyait à présent, terriblement dur, d’un gris piqué de rouge, solide comme du quartz. Elle n’était pas calée en pierres semi-précieuses, mais le nom d’héliotrope lui vint, sans certitude, par association d’idées sans doute.
 

Tatiana leva la tête, fit le tour de la pièce du regard. Ses émotions avaient reflué, mais elle avait besoin de savoir où elle était à cet instant précis. Son père lui tendait la main par delà les années. Il l’invitait à découvrir l’ultime histoire qu’il ne lui avait pas racontée. Tout du moins pas comme ça, sous la protection d’une couverture en cuir et par le truchement de l’écrit, plus propice à la réflexion.
 

Tatiana éprouva le besoin de voir le visage de son père. Elle chercha d’abord son smartphone, mais se ravisa. Une petite image prise à la volée ne saurait rendre le charisme paternel. En outre, c’était l’homme jeune qui l’avait vue naître qu’elle voulait convoquer, le regarder dans les yeux à près de 35 ans de distance.
 

Elle conservait un album dans un tiroir fermé à clé, et alla le chercher. L’odeur de l’encre des photos aux couleurs encore vives s’ajouta à celle du carnet. Elles tranchaient avec les discrets effluves distillés par l’air conditionné et le parfum fruité de Tatiana qu’elle mettait par habitude, mais ne remarquait plus. 
 

Passé et présent. Sur plusieurs clichés, le visage rougeaud et barbu de son père souriait aux côtés d’une toute petite Tatiana à la dentition irrégulière, les cheveux de jais sagement coupés au bol. Ici elle tenait une petite poupée blonde. Là la main de sa mère lui tendait une tranche de kulich ou de pashka, les gâteaux de Pâques. Là encore Tatiana tournait la tête et dévoilait le dessin aux feutres d’un ours copié sur le premier logo de Grizli. Elle devait avoir plus de dix ans et des points rouges sur son front indiquaient que la puberté s’approchait.
 

Son père affichait la même énergie sur ces clichés. Celle d’un homme sûr de son élan, de sa force, de sa capacité de résistance. Les cheveux blancs n’étaient apparus que bien plus tard et sa jeunesse robuste de trentenaire rayonnait des images. Il était partout plus jeune que Tatiana à cet instant, ce qui la déconcerta un peu. Il était déjà père quand elle n’avait pas encore d’enfant. Elle sentit dans son ventre un creux, vertige furtif. Elle frotta son nombril par-dessus son tailleur, redressa son dos, respira un bon coup et secoua la tête. Il était rare qu’elle laisse ainsi son esprit divaguer, qui plus est sur sa famille. Elle referma d’un mouvement sec l’album photo, saisit à nouveau le carnet, passa la pierre gravée et entama enfin sa lecture.




 

à suivre...

 

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