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Le feuilleton de la rentrée : Fragments d’Anastème – Chapitre 1

Auteur invité - 22.08.2017

Zone 51 - Chez Wam - Fragments d’Anastème feuilleton - Sébastien Celimon Anastème - feuilleton littéraire


Pour mieux appréhender la rentrée, ActuaLitté et Sébastien Célimon proposent de découvrir ces prochaines semaines un feuilleton inédit : Les Fragments d’Anastème. Cette fiction s’inscrit dans un plus large projet éditorial, une saga fantastique articulée autour de la plateforme Tipeee...




 

Anastème, de Sébastien Célimon : le feuilleton à retrouver chaque jour sur ActuaLitté


Fragments d’Anastème : Chapitre 1
par Sébastien Celimon

 
 

La City brillait de tous ses feux. 
 

De son appartement panoramique, Tatiana observait les étages de bureaux qui ne s’éteignaient jamais. Elle voyait les carrés de lumière des ordinateurs et les têtes attentives des cadres concentrés sur leur écran, indifférents à l’heure tardive. Les étages étaient tous les mêmes. Des espaces découpés en alvéoles garnies de traders de diverses nationalités parlant trois ou quatre langues. Une majorité d’hommes jeunes, ambitieux et avides. Seules les signalétiques des toilettes variaient d’une société à l’autre.
 

Tatiana avait une idée précise des graphiques qui donnaient en temps réel les cours des bourses asiatiques, les variations incessantes des valeurs, les ordres qui allaient et venaient, les codes des intermédiaires que les doigts saisissaient sans même réfléchir. Les transactions étaient ponctionnées de très faibles pourcentages qui, par les effets de volume, représentaient des montants faramineux qui permettaient de payer à l’avenant les bureaux ultramodernes, les voitures de luxe au garage et les doses quotidiennes de cocaïne. Elle n’aurait pas dépareillé au milieu de ces loups de la finance. Elle avait fréquenté les mêmes écoles qu’eux, connaissait leurs lubies, leurs habitudes, leur langage. Elle aurait même pu les diriger si elle en avait eu le goût. Certains se souvenaient peut-être d’elle, petite brune discrète au regard fixe, asexuée, qui parlait un anglais sans accent alors que tout en elle rappelait la rudesse de la Russie. 
 

Mais voilà, rien dans cet univers n’avait jamais eu le moindre attrait pour elle et n’en aurait jamais.
 

Derrière elle, deux écrans géants rendus muets diffusaient les images de deux chaînes d’informations en continu, l’une américaine, l’autre anglaise. Le mobilier était d’une blancheur de neige, mais, par la seule présence de Tatiana, il ne s’en dégageait aucune froideur. Par son sourire, franc et généreux dans son visage de poupée, par ses yeux intenses et séducteurs, elle chauffait l’espace et mettait à l’aise les plus revêches de ses interlocuteurs.
 

C’est avec sa généreuse empathie que Tatiana accueillit le visiteur qui venait de s’annoncer. L’homme, ponctuel comme toujours, portait son inusable cartable. Sa raideur aristocratique n’aurait pas dépareillé dans la Chambre des Lords, mais elle résultait en réalité d’une longue vie de loyal serviteur du père de Tatiana. Anatoli Alexandreïev était depuis la nuit des temps le secrétaire particulier de Borislav Iskatovich, président directeur général du groupe Grizli, conglomérat semi-privé russe spécialisé dans l’habillement thermique, en particulier les manteaux et combinaisons contre le grand froid. Grizli était à la fois fabricant et revendeur, avec son réseau croissant de boutiques à sa marque présentes de Londres à Vladivostok.
 

Avec la familiarité autorisée uniquement aux très proches de sa famille, Tatiana apposa une unique bise sur la joue parcheminée d’Anatoli. Leur affection réciproque était sincère. Il était pour elle comme un oncle. Elle le guida par le bras vers le large fauteuil et tous deux s’assirent dans un même mouvement. Une petite icône du Christ ornait le mur devant eux.
 

  • – Tania, comment vas-tu mon enfant ? demanda Anatoli de sa voix profonde.
  • – Je vais aussi bien que possible, vu les circonstances, cher Tolik, répondit Tatiana en lui saisissant sa longue main noueuse. Quelles sont les nouvelles de mon père ?
  • – Dieu n’a pas encore choisi la fourrure de l’ours dans lequel ton père ressuscitera. Et je comprends que la décision soit difficile à prendre, ajouta-t-il, pince sans rire. Son état général est stable. Il est toujours là et semble décidé à s’accrocher. Sa parole, elle, ne reviendra pas, hélas.


Une attaque cérébrale avait foudroyé Borislav Iskatovich deux semaines auparavant. Il était en soins intensifs dans un institut privé, alternant périodes de conscience confuse et d’apathie. Il avait perdu l’usage de la parole. Une armada de médecins et de soignants l’entourait, triée sur le volet et tenue au secret sur son état. Les bulletins médicaux étaient contrôlés par le premier cercle autour de lui, composé d’Anatoli, du directeur de la sécurité, du directeur de la communication et du jeune frère de Tatiana, Pavel. Pavel était le successeur désigné à la tête de Grizli quand Borislav se retirerait de ses fonctions. Par sa réussite, ses activités stratégiques et l’implication de l’État russe dans son organisation, le conglomérat ne devait montrer aucun signe de faiblesse.
 

Tatiana, en déplacement en Europe au moment de l’accident, avait été volontairement tenue à distance par son frère, sous le prétexte de la protéger. Elle était tout de même venue au chevet de son père (ou fut autorisée). Elle lui avait parlé à voix douce de sa vie et de la sienne, lui avait exprimé avec pudeur son amour et sa solidarité. Il n’avait guère réagi à sa présence, sauf deux fois où il avait eu des réflexes épidermiques et musculaires au contact de ses mains.

Pendant tout ce temps, son frère se tint derrière d’elle, ombre impassible et distante, surveillant ses faits et gestes. 

Dans l’expectative, elle était restée quelques jours à la datcha familiale avant de se résoudre à retourner à Londres, où ses activités l’appelaient. Elle savait que l’état de son père avait été stabilisé et que désormais seul Dieu en sa bonté savait ce qu’il adviendrait. Elle priait pour qu’il ne souffre pas.
 

  • – Je suis heureux de te donner de bonnes nouvelles de ton père, soupira Anatoli, mais ce n’est pas la raison principale de ma visite.


Tatiana craignait que sa venue n’ait à voir avec les manigances de son frère pour hâter sa prise de pouvoir. Mais l’air affable d’Anatoli la rasséréna. Il aurait été plus las et affligé si tel avait été le cas.

  •  
  • – C’est ton père qui m’envoie, dit Anatoli. Il avait envisagé une situation de ce genre et avait pris ses dispositions en conséquence.
  • – Je ne comprends pas.
  • – Il m’a demandé de te remettre l’enveloppe suivante, précisa t-il en lui tendant l’objet en question qu’il venait de tirer avec délicatesse de son cartable. Elle contient une lettre et un carnet. Je n’ai lu aucun de ces documents, s’empressa de préciser Anatoli. 
  • – Tu n’as jamais fait défaut à la confiance que nous avons tous en toi, le rassura Tatiana.
  •  

Anatoli était anormalement ému à cette marque d’affection sincère. Réaliser cette mission l’éprouvait bien plus qu’il ne l’aurait reconnu. Tatiana comprit alors l’enfer dans lequel il entrait : la fin prévisible de son père ouvrait une période de procédures inéluctables. Il devait se faire l’effet d’un vieux serviteur chargé de tout solder et de tout éteindre avant de quitter la place. Le dernier hussard.
 

  • – Pavel ignore la véritable raison de ma venue à Londres. Officiellement je suis venu prendre de tes nouvelles, ajouta-t-il. Il me semble plus sage que cette version soit l’unique qui prévale.
  • – Évidemment. Quel que soit le contenu de ces documents, tu ne seras pas tourmenté par mon frère à ce propos. Ni par moi, ajouta avec malice Tatiana.
  •  

Ils restèrent silencieux plusieurs minutes. Leur tendresse réciproque se passait de mots. Sourires, frictions des mains, échanges de regards tantôt gais, tantôt tristes. Ils étaient comme deux égarés sur une chaloupe, main dans la main, leurs sentiments oscillants au grès des vagues.
 

  • – Je passerai te voir plus tard, conclut en se levant enfin Anatoli. Si tu es là bien sûr.
  • – Ma porte est toujours ouverte pour toi, Anatoli Alexandreïev, répondit, faussement solennelle, Tatiana.


Le petit rire grave du secrétaire se tut sitôt qu’il passa la porte.


à suivre...

 

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Fragments d'Anastème Chapitre 2