Manifeste du Tolérant : Lire ce que je veux, comme je veux

Clément Solym - 27.07.2011

Zone 51 - Chez Wam - lecture - ebook - papier


Comme dirait l'autre allumé de France Inter : « Je dis assez ! » Notre petit journal agite les passions, fait trembler les murs - papier à cigarette, ce n'est pas bien compliqué, comme dans le conte, il suffit de souffler. Plus quotidiennement, il relate en détail, dans une langue qui est la sienne, avec un ton personnel, ce qu'il croit important de retenir des univers du livre. Ici, là-bas, un peu plus loin encore et parfois tout au bout du monde. Un travail de surveillance constante, de vigilance permanente… Bref, un travail d'exigence.

Et avec mépris, dédain - rarement insolence, et ce serait pourtant de bonne guerre - plus simplement avec condescendance, voici que ce petit journal est taxé de « pro-numérique ». Une apostrophe bien incongrue, qui se voudrait insultante, alors même que l'industrie du livre tente autant que faire se peut de démontrer combien elle est engagée dans la voie du numérique, et de (se ?) prouver, par là même, sa modernité.

Donc voilà ActuaLitté taxé de pro-numérique, comme on dirait pestiféré, voire pire, manchot, moins que rien, va-nu-pieds… Ectoplasme, bachi-bouzouk et moule à gaufre ne sont pas loin.

Pro, anti et NSPP

Pro-numérique, cela signifierait, ou signifie, dans l'esprit de ceux qui l'emploient à notre endroit - et nous à leur envers - que ActuaLitté ne soutient que la création numérique, ne lit que numériquement, n'achète donc que par ce biais, méprise les acteurs du papier, et j'en passe, et j'en oublie.

En fait, cela revient à dire plus simplement que ActuaLitté ne parle que de numérique. Ce qui est évidemment faux. Mais pas dommageable. Un peu, mais pas trop.


Tract diffusé à l'occasion du Salon du Livre
Paris 2010



Ce qui devient dommageable, c'est qu'il ne soit prêté attention qu'aux articles portant sur ce sujet. De là à croire que seuls ceux-ci valent le temps que nous prenons à les trouver et les écrire, il n'y aurait qu'un pas. Pourtant, évoquer les faits juridiques de l'édition, parler de telle ou telle manifestation, où l'on trouvera des auteurs et des livres, de chair, sang et papier, raconter les mutations et les développements des sociétés, ce n'est pas que parler de numérique. C'est parler de l'actualité.

Et l'actualité tourne aussi autour de la plus grande révolution que le livre n'ait jamais connue, on ne cessera de le répéter.

Alors, oui : la Rédaction optera plus facilement pour le test d'un lecteur de livres numériques, ou d'une tablette, que pour un reportage en librairie, sur les habitudes et comportements des consommateurs. Il serait erroné de croire que nous ne faisons pas du tout l'un, au profit exclusif de l'autre. L'été passé, tout un cycle de reportages a été consacré à des libraires « spéciaux » : bilan des courses, si les dossiers furent suivis, ils n'ont pas intéressé outre mesure. ActuaLitté se remet en question : est-ce le traitement ? Est-ce le sujet ? Est-ce la tonalité ? Un peu des trois ? Ou du désintérêt pour les questions qui agitent les libraires de la part des lecteurs ?

Tiens donc...

Tiens voilà du boudin - tu boudes ?

C'est que… l'iniatiative lancée par la presse (papier), qui a décidé d'offrir pour 500.000 euros de campagne publicitaire, en soutien à la librairie démontre qu'il y a urgence… à communiquer sur ce métier. Pour rattraper les acheteurs qui désertent les boutiques, et basculent facilement sur Amazon et d'autres, à leurs risques et périls.

Mais en oubliant de contacter et solliciter des pure-players, pour cette occasion, et les inviter à prendre part à cet effort de solidarité, qui entretient la dichotomie entre les deux supports ? Qui maintient un fossé ? Intéressante question, non, alors que tous les groupes de presse se creusent les méninges pour tenter de trouver des solutions économiques sur le net...

Idem pour ce libraire du XVIIe arrondissement parisien, qui venait crier son défaitisme et son pessimisme : on ne veut plus de lui, on préfère les écrans.

Mais mon lapin, ta boutique, voilà 10 ans que tu aurais dû la déménager, pour de plus verts horizons. Le bonheur est dans le pré : trouve donc le tien, mais ne sape pas le moral des autres avec des histoires de fantômes et de mort du livre. Laisse donc ça au Figaro qui a besoin de rassurer ses annonceurs : 'Je suis de votre côté, n'ayez crainte'.

Du beau, du bon, Dubonnet (comprend qui peut)

La librairie se meurt ? Vive la librairie ! Vive les initiatives de Librest, difficiles et courageuses, à saluer, même si elles peuvent prêter à sourire. Vive la lettre d'information que nous envoie tel ou tel, pour nous rappeler que le week-end prochain, sont invités tels et tels auteurs, pour des dédicaces, des rencontres, des contacts, car l'on ne saurait vivre dans une monade numérique exclusivement. Merci, toi qui, voilà deux semaines, m'as fait acheter Fondation d'Asimov, autour duquel je tournais depuis des années sans oser…

Plus convaincant qu'un vendeur de voitures, et pourtant, ta commission n'avait rien à voir avec la vente effective d'une Porsche. Pour un peu, t'en as sûrement pas, de commission…

Par contre, que l'on ne nous demande pas d'applaudir 1001libraires. Ou tout ce qui ressemble de près ou de loin à une erreur stratégique de cette ampleur. Pas plus que la rédaction n'est favorable à des mesures de restrictions sur les ebooks, ou ne considère le prix de vente des livres numériques comme attractif.

Alors ActuaLitté pro-numérique, c'est une erreur.

Grave, comme disent les djeunz !

Rabelais, je l'aime, il l'aime, Thélème

On devrait le graver au fronton de la prochaine maquette du magazine - oui, parce qu'on prépare une nouvelle maquette, plus zolie, plus accueillante, et surtout avec de nouveaux services. Donc, un peu comme à l'abbaye de Thélème, on pouvait lire « Fais ce que voudras », ActuaLitté ferait volontiers sienne la devise : « Lis comme tu voudras ».

 


Ni pro-numérique, et moins encore anti-papier. Ce type de distinguo, c'est bon pour du tabloid qui ne s'assume pas. C'est de l'alternative binaire - ou manichéenne ? - pour pisse-copie au vinaigre. Le livre numérique, c'est une chance, pas une fatalité. Mais encore faut-il l'appréhender sans préjugé. Si ce format s'approche avec les crocs sortis et les incisives prêtes à déchiqueter, c'est pas gagné.

C'est certain, des problèmes pratiques se posent - comment rémunérer les auteurs sur les prêts de livres numériques, comme c'est actuellement le cas, grâce à la Sofia, pour les livres papier ? Comment un éditeur acceptera-t-il de prendre le risque de la publication s'il ne dispose pas des droits numériques et papier ?

Et comment un auteur pourrait confier l'exploitation de ses droits numériques à un acteur dont le métier a été de toujours vendre des livres en papier ? Une autre ? Comment un libraire pourrait-il gagner sa vie dans l'environnement numérique - écrire à la Rédaction pour avoir une réponse, un modèle économique possible, à la question. Et on ne parle pas d'une borne idiote posée dans un magasin...

Alea iacta est (le 'j' existait pas chez les Romains)

Alors voilà le mot d'ordre et que personne ne se trompe sur nos intentions. Nous parlerons toujours de ce qui fait l'actualité, de l'information, sous toutes ses formes, dans tous ses formats. Avec une seule et unique revendication.

Que chacun puisse lire comme il le souhaite, ce qu'il souhaite lire.

Et si cela pouvait se faire à des tarifs qui ne soient pas décourageant, alors tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes…

Compliqué ?