Politic-leaks : le programme culturel que prévoyait Christiane Taubira en poésie

Thomas Deslogis - 04.02.2016

Zone 51 - Chez Wam - poésie taubira - manifestes poètes


Nous avions promis en fin d’année dernière, une grande fresque fictionnelle, pilotée par Thomas Deslogis, autour de la poésie, de la France, de l’écriture et de toutes ces sortes de choses. Une série de folles échappées entre la douce folie et la réalité des Quarantièmes rugissants, à retrouver depuis janvier sur ActuaLitté. Voici un nouvel épisode de ce feuilleton hebdomadaire, jusqu’à l’insurrection finale.

 

Maison de la poésie

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

C’était bien plus qu’une rumeur, c’était comme déjà fait. Depuis des mois le milieu culturel dans son ensemble se préparait à la passation de pouvoir entre Fleur Pellerin et Christiane Taubira. Et puis les attentats de novembre, l’état d’urgence et la déchéance de nationalité sont passés par là. Un « désaccord politique majeur » selon les mots de l’ex-garde des Sceaux. Un désaccord si profond avec le Président et le Premier ministre, et finalement assez global, qu’un simple changement de ministère, de pièce, ne pouvait plus suffire à une cohabitation qui devenait, des deux côtés, franchement hypocrite.

 

La question se pose également de savoir si même à la Culture, Christiane Taubira n’aurait pas continué d’être un « problème » pour ce gouvernement pour qui l’audace est un risque, et rien de plus. Surtout lorsqu’on sait que Taubira suivait avec intérêt les événements qui ont récemment secoué le petit monde de la poésie, et qu’elle comptait agir. C’est du moins ce qui ressort du programme, assez radical, qu’elle avait commencé à préparer et que vient de faire fuiter le groupe de poètes-rebelles à l’origine du piratage des sites poétiques de la semaine dernière

 

Il est d’ailleurs assez peu surprenant de voir cette grande lectrice de poésie prendre position pour les agitateurs nouveaux d’un art qui n’attendait plus qu’eux, quand on sait qu’elle aimait moins citer un Yves Bonnefoy, symbole de cette poésie contemporaine contemplative pour laquelle le grand public n’a jamais éprouvé le moindre intérêt, qu’un Léon-Gontran Damas à la beauté agressive et engagée. C’est ainsi que, pour première mesure, Christiane Taubira voulait supprimer le Syndicat Poétique Français, ou du moins ses subventions, ce qui revient au même. 

 

Cette association, dont la moyenne d’âge dépasse la soixantaine, et officiellement définie comme « d’utilité publique », n’a en effet jamais rien fait pour la poésie qui puisse être considéré comme d’utilité publique, si ce n’est louer une galerie dans le VIe arrondissement et publier une revue au très coûtant plastique et très vide contenu. Voilà donc, pour l’argent de nos impôts, une bonne économie de faite. 

 

Autre mesure souhaitée, bien plus importante, un projet de fusion des très nombreuses petites maisons d’éditions consacrées à la poésie. S’il est encore une fois question d’économies, il s’agit également d’améliorer la visibilité des publications poétiques françaises en les concentrant sous un même toit, sous un même nom, divisé en diverses collections internes correspondantes aux principales lignes éditoriales spécifiques aux anciennes maisons. Unifier la poésie française pour lui donner une allure, une image, une existence.

 

Loin de vouloir créer un monopole, le projet de l’ancienne ministre précisait que les éditeurs ne seraient bien sûr pas forcés, mais que l’intérêt de chacun amènerait sans aucun doute un certain nombre d’entre eux à accepter la proposition. L’idée, en somme, étant de créer un contre-pouvoir digne de ce nom face au GaFla

 

Mais le meilleur reste à venir. Dernière grande idée de ce projet malheureusement avorté  : la création d’une subvention destinée aux médias pour y intégrer des poètes. Considérant qu’un art ne peut être populaire qu’en s’assurant d’une visibilité aussi forte que constante, la présence de poèmes au sein même de la presse papier et web, voire des médias audiovisuels, apparaît dans ce rapport comme indispensable à une renaissance de la poésie française, et ce dans tous les sens du terme. 

 

La fin dudit texte signé à la main par Christiane Taubira laisse en effet place à une réflexion des plus fascinantes. Prenant acte de l’absence actuelle de pensées et de débats quant à un renouvellement de la poésie en soi et non, seulement, de sa diffusion, la non future ministre de la Culture estime qu’une telle et nécessaire remise en question de fond et de forme viendra naturellement si la poésie se retrouve directement confrontée au grand public via une présence quotidienne, ou presque, dans les médias. Quitte, donc, à subventionner ce coup de pouce, ce que les économies faîtes grâces aux mesures décrites plus haut pourront permettre. 

 

Mais voilà. Taubira ne pourra finalement jamais mettre en route cet excitant et si ambitieux projet de réforme pour la poésie française, qui en aurait pourtant tant besoin. Il n’y a plus qu’à espérer une chose  : que cette fuite heureuse inspire ceux qui peuvent encore agir... 

 

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Thomas Deslogis