Les liens du sang, le Roman feuilleton pour iPhone épisode 4

Clément Solym - 12.03.2009

Zone 51 - Chez Wam - liens - sang - feuilleton


Il y avait bien un Simon Dufrenne résidant au 1207, rue Fortune, à Montréal. Mais ce n’était pas lui. A moins que…
A moins que quoi ? Il acheta dans une boutique une bouteille de rhum Bologne, une dizaine d’acras et un colombo de cabrit qu’il se fit réchauffer dans la kitchenette de son studio. Il passa le reste de la journée dans un état de semi-prostration. Qui suis-je ? La question tournoyait dans sa tête jusqu’à l’étourdir.
Quand la rapide nuit tropicale tomba, il n’était pas plus avancé. Et l’angoisse se mit à lui tordre l’estomac. Il avala, sec, un verre de Bologne. Le rhum lui brûla la gorge et les entrailles, sans le soulager. Il alluma le petit poste de télé du studio, regarda sans s’y intéresser une émission de jeux dont les vainqueurs hurlaient et se livraient à des contorsions grotesques.
Vers 22 h 30, il éteignit le téléviseur et pénétra dans l’épaisse chaleur qui régnait sur le balcon. Il lui semblait n’éprouver aucune sensation, aucun sentiment. Il se sentait vide. Il n’était personne.
Des cris le tirèrent soudain de son abattement. Il distingua, sur sa gauche, au bord du quai, plusieurs silhouettes confuses. Il se redressa, les nerfs tendus. L’une des silhouettes chercha à s’enfuir. Les autres la rattrapèrent, la frappèrent. Elle tomba.
- Au secours !
Une voix de femme. Il n’eut pas d’hésitation. Il sortit rapidement du studio, dévala l’escalier et déboucha sur la marina. La femme, toujours au sol, s’accrochait désespérément à son sac qu’un de ses agresseurs tentait de lui arracher.
- Hé ! Là-bas ! lança Simon. Laissez-la !
Il s’avançait d’un pas ferme dans leur direction. Deux des agresseurs se tournèrent vers lui et l’insultèrent en créole. Il continua de s’approcher. Ils se regardèrent, puis, soudain, foncèrent sur lui.
Il cueillit le premier d’un coup de coude à la gorge, agrippa le second par le tee-shirt et lui cassa le nez d’un coup de tête. Ils s’effondrèrent. Simon avait à peine ralenti le pas. Il n’était plus qu’à trois mètres de deux autres agresseurs.
- Foutez le camp, leur ordonna-t-il sans hausser le ton.
Ils hésitèrent. C’étaient deux Blancs maigres au crâne rasé, aux yeux fiévreux. L’un d’eux recula quand Simon ne fut plus qu’à un mètre. L’autre tira un couteau de sa poche.
Simon feinta à droite tout en le frappant de la pointe du pied sous le genou. Le type poussa un cri de douleur et perdit l’équilibre. Simon l’assomma d’un coup de poing à la tempe. Le dernier agresseur s’enfuit en courant. Il disparut derrière le coin de l’immeuble.
Simon s’accroupit auprès de la femme. Elle avait la cinquantaine, elle était potelée et restait belle.
- Ca va ?
Elle grommela quelque chose en créole. Il l’aida à se relever. Elle contempla un instant le type qui gisait sur le béton du quai, le couteau encore au poing. Elle frissonna, son sac à main serré sur sa poitrine.
- Merci, dit-elle en levant les yeux vers Simon.
Elle avait de magnifiques yeux bruns en amande, au regard intense.
- Vous habitez loin ? lui demanda-t-il.
- Ma voiture est garée un peu plus loin.
- Je vous raccompagne.
Il lui prit délicatement le bras.
- Allons-y.
Ils allèrent en silence jusqu’à un 4X4 rouge. En ouvrant la portière, elle répéta :
- Merci. Personne ne serait intervenu, si vous n’aviez pas été là.
- Ca m’a fait plaisir.
Elle lui jeta un coup d’œil rapide, surprise par cette déclaration. Simon se rendit compte alors que ce n’était pas une formule de politesse un peu maladroite. Au contraire. Ce bref combat, ce brusque accès de violence l’avaient nettoyé de toute angoisse. Il ne s’était jamais senti aussi bien depuis qu’il s’était réveillé à l’hôpital.
La femme s’appuya à lui, les yeux fermés.
- Je… Excusez-moi…
Il la tint un instant contre lui.
- J’ai eu un étourdissement, dit-elle en s’écartant avec gêne.
- C’est naturel. Après ce qui vient d’arriver. Voulez-vous que je vous reconduise ?
- Ca ne vous dérange pas ?
- Je n’ai rien de mieux à faire.
Il se mit au volant. Il n’eut pas à réfléchir pour accomplir les bons gestes. Il savait conduire, donc. Et plutôt bien, se dit-il en accélérant dans la courbe d’un long virage.
- Je m’appelle Hortense.
Il lui jeta un coup d’œil, laissa passer un temps avant de répondre :
- Et moi, Simon. Simon Dufrenne. Je suis canadien.
-Vous n’avez pas l’accent.
- Non, n’est-ce pas ?
- Vous êtes en vacances ?
- Pas vraiment.
Du coin de l’œil, il la vit hocher la tête.
- Je vois. Vous cherchez un emploi ?
- En quelque sorte. Disons plutôt… une vie.
- Beaucoup de jeunes viennent en Guadeloupe pour ça. Et ils finissent comme ceux-là, tout à l’heure…
- Junkies ?
Elle marmonna quelques mots qu’il ne comprit pas. Ils arrivaient à un carrefour. Elle lui désigna la route de Basse-Terre. Il y engagea le 4X4. D’une voix réticente, elle demanda :
- Vous, vous ne vous droguez pas ?
Il haussa les épaules et eut un rire bref, sans joie.
- Je ne sais pas.
Non, il ne savait pas. Mais il venait au moins d’apprendre quelque chose sur lui-même : il savait se battre et il aimait ça. Seulement, était-ce une bonne nouvelle ?

À suivre...

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