Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

Accuser les vilains pirates “évite de réfléchir à la poutre qu’on a dans l’œil”

Neil Jomunsi - 25.08.2017

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La grisaille revient sur certaines parties du pays, les voyageurs emplissent à nouveau le métro, le train et les routes : pas de doute, la fin des vacances a sonné. Pour autant, certains sujets restent au cœur des préoccupations, comme Neil Jomunsi nous le démontre une fois de plus. La culture du Libre, loin d’être mortifère comme on l’entend, méritait bien un plaidoyer. A défaut d’une messe...

 

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Fe Ilya, CC BY SA 2.0

 

 

« Non, mais le libre, ce n’est pas viable économiquement, et comment vont faire les auteurs pour payer leurs factures, et pourquoi tu veux détruire le droit d’auteur, c’est juste parce que t’es frustré c’est ça, et puis des éditeurs, des producteurs, des ayants droit, y en a des biens, et puis, et puis, et puis… »

Neil Jomunsi, sur Page 42

 

Choisir le camp du libre est parfois un sacerdoce, et, quand on est artiste, c’est souvent tracer une frontière entre soi et presque tous les autres. Je ne dis pas que c’est marrant au quotidien, parce qu’il faut sans cesse répéter les mêmes choses, parfois de différentes manières, et essayer de le faire sans rebondir sur la mauvaise foi, les invectives et les accusations. Parce qu’on est dans la position de celui qui veut convaincre, bien sûr, et qu’une insulte n’a jamais convaincu personne…

Non, ce n’est pas parce que j’ai choisi le libre que je veux obliger tout le monde à le faire. Je relate ici mon expérience pour la partager, et j’espère qu’elle en inspirera d’autres. Les défenseurs du libre ne veulent pas obliger les auteurs à renoncer à leurs œuvres – il n’en a même jamais été question. Nous voulons simplement pouvoir montrer ce que nous faisons sans nous faire traiter d’idéalistes (même si je le prends pour un compliment) ou de fossoyeurs de la Culture (avec un grand Q).

 Oui, le libre est un risque. Personne n’a jamais dit que placer une œuvre sous licence libre allait résoudre tous les problèmes des auteurs. Personne n’a dit que c’était une alternative économique révolutionnaire qui rendrait tout le monde riche. Donc, arrêtez de me demander en quoi ça améliore le quotidien des auteurs et comment ça les aide à mettre plus de beurre dans les épinards. Parce que d’une part, on ne peut pas dire que le système actuel leur soit très profitable, et que d’autre part…

… une philosophie ne se réduit pas à son effectivité économique. Le libre est une philosophie. C’est une manière différente d’appréhender le don, le partage, la collaboration entre créateurs et public (même si la frontière est désormais très poreuse). C’est aussi une manière d’envisager de vivre ensemble sous d’autres impératifs : la collaboration plutôt que la compétition, le partage plutôt que la restriction, la mémoire collective plutôt que l’oubli individuel. C’est un choix de société, au même titre que la gratuité des soins ou de la scolarité.

Peu de gens contestent la sécurité sociale : c’est bien agréable de ne pas avoir à sortir sa carte bleue à chaque fois qu’on pose les pieds à l’hôpital. Pourtant notre esprit rationnel d’homo economicus rationnel devrait tiquer : ce n’est pas rentable, ce sont les bien portants qui payent pour les malades, etc. Oui, mais voilà, c’est un choix, un choix politique, sociétal, philosophique. Et c’est exactement la même chose pour le libre : c’est un choix de société, et pas toujours un choix économique rationnel.

Non, le libre ne signifie pas qu’on arrête de payer les gens et que tout est gratuit. Au contraire : dans le libre, les auteurs sont valorisés pour ce qu’ils apportent à la communauté. On estime que les industries qui exploitent leurs œuvres devraient les rémunérer mieux. On pense à de nouveaux systèmes de répartition, plus humains, plus collectifs, moins axés sur les best-sellers et les blockbusters qui à eux seuls drainent la quasi-totalité des sommes considérables qui s’échangent entre exploitants et titulaires de droits.

On réfléchit à des solutions pour que tout le monde s’y retrouve, créateurs comme public, dans le respect de la philosophie originelle basée sur l’adhésion volontaire : personne ne doit se sentir lésé, et c’est la communauté qui prend soin d’elle-même et de ses ressources. On veut que ça aille mieux pour tout le monde, que la culture soit diversifiée, que les gens y aient accès facilement et que celles et ceux qui la font s’y retrouvent. Encore une fois, on ne forcera jamais personne à embrasser une cause qu’elle n’a pas envie d’embrasser.

#nous_sommes_pour_le_libre_et_vous
Charlotte Henard, CC BY SA 2.0
 

Oui, le libre a mauvaise presse parce que c’est bien pratique de rejeter la faute sur les « vilains pirates » et sur « le vilain public » qui ne veut plus payer et veut que « tout soit gratuit » : ça évite de réfléchir à la poutre qu’on a dans l’œil. Le monde change, les industries culturelles l’ont bien compris, elles verrouillent tout et cherchent dans le même temps des boucs émissaires sur lesquels cracher.

 

"Nous avons le droit d’aspirer à autre chose."


Ce que je chercher à dire, c’est que non, je n’ai pas toutes les réponses, oui parfois celles que j’ai sont floues, mais je ne suis pas là pour inventer un nouveau système qui fonctionnerait clef en main du jour au lendemain. J’ai des convictions, portées par une philosophie qui me parle au plus profond : celle des biens communs de l’humanité, et plus généralement du Commun qui nous unit et nous relie. Vous pouvez toujours me qualifier d’idéaliste. Après tout, on me dira que les industries culturelles n’ont jamais mieux marché, que jamais autant d’argent n’a été gagné, que jamais autant de livres n’ont été publiés, que les salles de cinéma ne désemplissent pas… Oui, tout va bien, n’est-ce pas ?
 

L’idéalisme, c’est aussi ce qu’on reproche à ceux qui font attention à leur consommation, à celles qui ont décidé d’arrêter de manger de la viande, à ceux qui pensent que le pétrole n’est pas une solution ou à celles qui ne voient pas d’issue dans le capitalisme de masse. Oui, il y a une logique économique dans tout cela, mais nous avons aussi le droit de ne pas vouloir que cela. Nous avons le droit d’aspirer à autre chose.

Pourquoi la culture serait-elle le seul pan de notre société où il n’y a rien à améliorer ? Pourquoi serait-elle exempte de choses à critiquer, à supprimer ? Pourquoi n’aurait-elle pas été gangrénée par les intérêts privés ? Si on le fait pour l’environnement, pour l’école, pour l’entreprise, il faut aussi se poser la question de notre écologie intérieure : celle qui fait que nous serons demain (ou pas) de meilleurs êtres humains.
 

Donc non, je n’ai pas toutes les réponses et je ne les aurais jamais. Pourtant, chaque jour, j’y travaille, promis. Et dès que j’en saurai plus, dès demain peut-être, alors vous serez les premiers à le savoir.

 

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