Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

"Approcher ce que je n'ai encore jamais fait me semble essentiel !"

Editions La Différence - 31.10.2013

Tribune - père Noël - fêtes de fin d'année - cheminée


Les livres pour la jeunesse sont aujourd'hui codifiés à l'extrême. Même si certains sont des réussites indéniables, ils transgressent très rarement les codes établis par des psychologues, des comités divers jugeant ce qu'un enfant, de tel ou tel âge, peut recevoir ou aimer.

 

Les Éditions de la Différence ont confié leurs albums jeunesse à la libre imagination de peintres, de dessinateurs et d'écrivains qui ont gardé leur part d'enfance et s'amusent en toute liberté. Sont parus, dans cet esprit, Les Trois Châteaux de Michel Butor avec des dessins en couleur de Titi Parant, L'Ogre et les Grenouilles de Jacques Bellefroid avec des gouaches de Jean Mineraud, Le Fantôme qui pète de Wiaz et la suite, Le Fantôme amoureux du même Wiaz, auteur du texte et des dessins, et enfin, le dernier en date, Père Noël se coupe la barbe, écrit et dessiné par Daniel Nadaud qui s'exprime ici sur son travail d'artiste.

 

Avec les Editions de la Différence

 

 

 

 

 

 

 

  

 

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Devenir explorateur, puis artiste m'apparurent très tôt comme des vocations réalistes. L'une et l'autre, au fond, exigent de comprendre les autres et le monde. Elles structurent la soif de découvrir les parties inconnues délaissées sur les cartes et dans l'esprit. Ce choix reste le mien, particulièrement le second, après des années difficiles, mais délicieuses, je n'en ai pas varié. À aucun moment je n'ai souhaité privilégier une forme, ni m'enfermer dans un médium. Exception faite pour le dessin, dont la pratique ouvre tous les champs possibles et impossibles. Approcher ce que je n'ai encore jamais fait me semble essentiel ! 

 

Un récit, que je n'écris pas toujours, articule mes travaux ou mises en espace. L'enfance y a une place importante. Depuis peu, j'entreprends de composer certains souvenirs, dans les Cahiers du pêcheur de la rue des rendez-vous. Ces narrations ne sont pas étrangères aux grandes installations que j'ai réalisées autour du monde agricole. Ces pièces constituées de fragments de machines et d'outils ramassés, m'ont amené à une confrontation avec l'histoire de la Première et de la Seconde Guerre mondiale.

 

Les objets choisis s'y rapportaient fréquemment, et j'avais en mémoire, les témoignages de mes grands-pères qui vécurent et décrivirent ces barbaries. Évidemment s'ajoute la guerre d'Algérie dont je suis contemporain. « La bataille des champs »/« Délicat désastre »/« La fée électricité manque d'éclairage »/« Les balles perdues »/« La cuisine de guerre »… Ces suites de dessins interprètent des drames, face auxquels mon impuissance et mon rejet total s'arment d'une fantaisie dérisoire. 

 

 

Santa in jail // Père Noël en prison

Stéfan, CC BY SA 2.0

 

 

J'ai associé la porcelaine à l'acier et au bronze, créant des formes particulières et translucides, fantômes blafards au milieu du tintamarre. Cloches, clarines et sonnailles mêlent l'être humain à l'animal dans des performances sonores et installations réalisées dans des lieux divers : musées, abbaye, théâtre, plein air : « L'angélus silencieux»/« Partition noire-blanche »/« Oraison-cloche »…

 

Début juillet, à la vue de mes dessins, Colette Lambrichs, directrice des Éditions de la Différence, me propose de réaliser un ouvrage. Elle me donne carte blanche, pour le texte et les images. Etonné, excité par l'aventure, fort de son intuition et de sa confiance, j'ai joué et me suis pris au jeu… 

 

Père Noël se coupe la barbe constitue la réponse. 

 

Chez moi, les fêtes de fin d'année étaient tristes, la disparition de ma sœur empêchait de croire aux miracles, le merveilleux n'y avait pas de place. 

 

Malgré tout, ma mère m'avait offert  Babar et le père Noël. J'en ai parcouru toutes les pages à multiples reprises, jusqu'à l'usure du livre. Jean de Brunhoff le représente incapable d'assumer une tournée supplémentaire. Il nous révèle là un être sympathique, vulnérable et mortel, un proche parent en somme ! 

 

La dégringolade de Babar par une cheminée d'aération rappelle la chute d'Alice dans le terrier du lapin blanc.

 

J'en déduis que la rêverie oblige les curieux à perdre pied.

 

Daniel Nadaud, octobre 2013