“Aujourd’hui, je rends ma carte d’adhérente de la Société des Gens de Lettres.”

Auteur invité - 27.05.2020

Tribune - carte adherent SGDL - Samantha Bailly auteurs - Joann Sfar SGDL


J’ai longtemps réfléchi avant d’écrire ce texte. Un besoin de m’exprimer en tant qu’autrice. Car après toutes ces années, je viens de décider de rendre ma carte d’adhérente de la Société des Gens de Lettres. Cette adhésion, je la conservais par solidarité pour cette institution dont l’origine au XIXe siècle était la reconnaissance du travail des auteurs et la défense de leur liberté d’expression. Il me paraît donc nécessaire de parler et d’être transparente sur les constats qui me poussent à cet acte loin d’être anodin.
 
par Samantha Bailly



 
Quand la Société des Gens de Lettres a participé au projet de reproduction des livres indisponibles ReLIRE, condamné par la Cour de justice européenne, même si son positionnement m’avait beaucoup étonnée, je n’ai pas rendu ma carte d’adhérente.

Quand en janvier 2018, la Société des Gens de Lettres a signé la tribune pour « La liberté d’importuner » dans le Monde, engageant l’association dans les convictions personnelles de sa présidente, même si cela a remué mes engagements féministes, je n’ai pas rendu ma carte d’adhérente.

Quand fin 2019, la Société des Gens de Lettres s’est mise à publier des tribunes dans l’Obs comprenant de nombreux éléments à charge et erronés sur le rapport Racine, ou des attaques contre les auteurs bénévoles de la Ligue des auteurs professionnels, je n’ai pas rendu ma carte d’adhérente.

Aujourd’hui, la Société des Gens de Lettres a décidé d’attaquer en justice l’auteur Joann Sfar pour diffamation, suite aux propos critiques qu’il a tenus sur France Inter au sujet de la gestion de la crise pour les artistes-auteurs.

Qu’une société fondée pour et par des auteurs attaque aujourd’hui l’un des siens pour des propos qui lui déplaisent, propos qui sont d’ailleurs tronqués, laisse sans voix. C’est pour moi, en tant qu’autrice, la ligne rouge. Celle que l’on franchit quand on a définitivement perdu de vue sa raison d’être, son mythe fondateur.

La fin de ce communiqué, indiquant que la SGDL se réserve de reproduire ce type de procédure, est aussi extrêmement inquiétante dans ce que cela peut révéler de technique d’intimidation pour des auteurs et autrices qui auraient des opinions différentes de cette institution.

Je ne m’étendrai pas sur les éléments du communiqué qui touchent aussi la Ligue des auteurs professionnels. Certains brandissent l’impératif de « l’union à tout prix », un étendard à géométrie variable agité ou non selon les circonstances. Quelques auteurs et autrices voient dans les positions de plus en plus affermies de certaines organisations professionnelles une vague histoire de lutte intestine ou de griefs personnels.
 
La réalité je le crains est toute autre : est en train d’émerger une conscience aiguë et puissante que pour sortir de l’impasse dans laquelle nous sommes, il nous faut changer de paradigme. Et comme dans tous les changements importants, il y a une partie de conservatisme, qui refuge de bouger, et l’autre qui est prête à embrasser un changement vu comme vital. Se pose aussi la question fondamentale de la défense réelle des intérêts de nos métiers. Et je parle bien de métiers. Je ne parle pas du « droit d’auteur » au sens large, qui juridiquement ne couvre que la protection de l’intégrité de nos œuvres. Je parle en plus du droit d’auteur, de la défense de nos corps, de notre travail et de nos droits sociaux.

Aujourd’hui, mes pensées sont tournées vers tous ceux et celles qui se sont battus pour nos droits à travers les siècles. Balzac, notamment. Nombreuses sont les tentatives de réformes qui, comme le rapport Racine, ont échoué pour donner une meilleure protection à notre profession.

J’ai une pensée particulière pour Jean Zay, qui dans Souvenirs et solitude, parlait de son grand projet de loi pour les auteurs en disant : « J’avais légitimement compté sur cet appui : la Société des gens de lettres n’aurait pu, sans faillir à sa mission, répudier les efforts faits dans ce sens depuis cent ans par tous ses présidents, à commencer par Balzac que le Code de la profession littéraire empêchait de dormir vers 1840 et dont le projet de réforme n’échoua que devant l’essor d’un faux libéralisme. » Qu’en diraient aujourd’hui tous ces auteurs du passé, qui ont contribué à bâtir cette institution ?

Les temps ont changé. Nous sommes au XXIe siècle. Depuis la création de la SGDL jusqu’à aujourd’hui, le droit du travail s’est renforcé. Nous devons être une bonne fois pour toutes au clair sur ce dont nous avons besoin pour avancer : des syndicats autonomes et puissants, élus démocratiquement par les artistes-auteurs eux-mêmes. Parce que nous sommes des travailleurs.

Des travailleurs atypiques, certes, du fait de la particularité de la création, mais nous exerçons un métier et nous avons plus que jamais besoin que nos droits fondamentaux soient respectés.
 
Voilà pourquoi je rends ma carte d’adhérente de la Société des Gens de lettres aujourd’hui. Cela ne retire rien au respect que j’ai pour certains salariés de cette institution, qui ont toujours fait montre de beaucoup de considération envers les auteurs. Mais il n’est pas possible de laisser l’un des nôtres être attaqué en justice pour avoir pris la parole lors d’un débat public, en marquant son soutien à la profession.

J’espère que dans un avenir proche, la Société des Gens de Lettres sera capable de se réformer et de se remettre en question. Qu’elle fera la lumière sur sa véritable fonction : association ? Opérateur de l’État ? Organisme de gestion collective ? Syndicat ? Manifestement, la confusion entre les rôles l’empêche aujourd’hui de remplir sa mission.

Je rends ma carte d’adhérente, car je dois l’admettre : je ne suis pas « un gens de lettres ».
Je vis au XXIe siècle.
Je suis écrivaine, scénariste, vidéaste.
Je suis une femme, qui aspire à plus d’égalité dans le monde de l’édition.
J’appartiens à la plus grande famille des artistes-auteurs, ces créateurs et créatrices bien vivants.
Et aujourd’hui, je ne peux me sentir représentée par une institution qui se retourne contre ceux et celles qu’elle a pour mission de protéger.


Texte publié sur la page Facebook de Samantha Bailly, reproduit avec son autorisation.


illustration Activedia CC 0


Commentaires
Chère Samantah,



Je ne suis pas ami de la SGDL et j'ai moi aussi refusé de renouveler mon adhésion. Je suis membre de la Ligue.



Ceci étant dit, contrairement à ce qui est affirmé dans l'article, il ne me semble pas que la SGDL ait jamais signé la moindre tribune en faveur de la liberté d'importuner. Marie Sellier, son ancienne présidente, l'a fait, mais ça n'engage en rien la SGDL, de même que les raccourcis que Sfar a présentés à la radio (ou, moins poliment, des conneries qu'il a débitées), devraient être oubliées et ne reflètent pas la pensée exacte de la Ligue, ni même probablement la sienne.



Je suis clairement pro-Ligue parce que les solutions proposées me semblent logiques et juste, et servir notre combat. Je trouve la menace de procès de la SGDL ridicule. Mais asséner des demi-vérités ne sert personne, et tout cela va bientôt virer aux guerres picrocholines. Il faut comprendre que la SGDL s'énerve si un jour, on l'attaque sur sa moralité financière, et le lendemain qu'on l'accuse d'être anti-féministe.



Si je me trompe et si la SGDL a signé cette tribune sur la liberté d'importunité, alors merci de m'indiquer un lien, parce que là, ce serait grave.
Bonjour,



La tribune est bien signée "Présidente de la Société des Gens de lettres", encore aujourd'hui.

C'est bien parce qu'elle s'en est expliquée que je n'ai pas rendu ma carte d'adhérente à l'époque, et pour les raisons que vous évoquez. Mais si je signais aujourd'hui une pétition formellement en ma qualité de "Présidente" et pas de "Samantha", je sais ce que cela engagerait.



Aujourd'hui, j'ai écrit cette tribune en qualité d'autrice et d'adhérente de la SGDL (ancienne). Car cela fait partie de mon cheminement et de mon histoire, d'avoir adhéré à la SGDL. J'ai continué d'adhérer à cette organisation depuis toutes ces années, malgré le fait que je ressentais aussi des divergences sur ce qui devrait être fait pour les auteurs, dans une démarche de solidarité profonde.



Il n'y a aucun demi vérité dans ce que j'exprime.
Merci Samantha de votre réponse,

Avec votre logique, il n'y a donc malheureusement pas de demi-vérité non plus dans les accusations contre Sfar. Il a bel et bien diffamé la SGDL en affirmant qu'elle recevait de l'argent qu'elle ne redistribuait pas. Pour un public non informé, c'est à dire 99,9 % des auditeurs, ça veut dire qu'il y a malversation. La réalité, car l'esprit humain est un formidable ordinateur permettant de distinguer des nuances fines, est que Sfar a fait un raccourci et n'a pas, ou n'a pas eu le temps, d'expliquer sa pensée, et qu'on peut donc supposer que dans l'énervement, il a fait un raccourci qui ne se voulait pas diffamatoire. De même, la SGDL n'a pas signé cette tribune. Il reste faux de l'affirmer, désolé. Vous faites vous aussi un raccourci. La SGDL a assez de défauts comme ça pour qu'on ne lui en invente pas. "Cool down", voilà mon conseil, et il est valable pour les deux parties. On peut ne pas être d'accord - et je répète que je suis membre de la Ligue et plus de la SGDL - mais il faut penser à l'avenir, et à la possibilité de se réconcilier et de travailler ensemble si tout le monde fait preuve d'intelligence. Cette perspective s'éloigne à chaque insulte envoyée sous le coup de la colère, Sfar hier, vous aujourd'hui, la SGDL demain avec son procès débile, et la spirale est lancée. J'aime l'aspect combattant et militant de la Ligue. Mais il faut s'appuyer sur des faits.
Bonjour,



Merci de ces conseils dont je ne doute pas de la bienveillance. Mes propos sont mesurés, factuels et vérifiés, contrairement à bien d'autres déclarations que l'on a pu voir, y compris à mon propos et portés par une institution. Il n'y a rien d'insultant. Je reformule aussi tout mon respect pour certains salariés de cette institution qui se démènent, je n'en doute pas. Croyez bien que je suis méticuleuse et mesurée. Mais il faut comprendre que c'est mon droit d'expression le plus strict, aujourd'hui, en tant qu'autrice, et aussi en tant que femme, d'expliquer les raisons qui me poussent à rendre ma carte d'adhérente.



Il n'y a absolument rien "d'inventé" : nous avons été de nombreuses femmes dérangées par cette signature mentionnant la Société des Gens de Lettres dans la tribune de la "Liberté d'importuner". Cela fait partie d'un détail parmi bien d'autres cités. La signature n'a d'ailleurs jamais été rectifiée, ou l'institution ne s'en est pas désolidarisée.



Je comprends ce que vous dites sur cette volonté d'union, et j'ai l'impression que c'est cela qui vous dérange surtout, voir ces échanges qui marquent une forme de ligne de rupture. Je rappelle que j'ai donc été longtemps adhérente en dépit de tous ces éléments factuels listés. Je ne peux néanmoins rester silencieuse dans ce contexte. C'est mon propre constat aujourd'hui, lucide, sur la façon dont je souhaite construire mon identité d'autrice avec les éléments dont je dispose.
Désolé, mais les faits sont qu'une présidente d'association EN EXERCICE a signé cette tribune, et a été présentée comme PRÉSIDENTE DE LA SGDL dans le journal qui l'a publiée. Ce qui associe (volontairement ou non, là n'est pas la question) forcément la SGDL à cette position.



Quand on possède un mandat électif, on représente ses électeurs en tout temps. Si un président de la République signait une tribune en faveur de la peine de mort ou contre l'avortement avec son titre accolé à son nom, vous ne diriez rien parce que "il a précisé qu'il parle en son nom propre"?



Quand on est élu, on porte la voix des autres, donc on apprend à contrôler la sienne. A défaut, on ne s'étonne pas du retour de bâton.



De toute façon, ce n'est pas le propos. Le but de cette la tribune n'est pas de déterminer si la SGDL a bien fait ou non de laisser ça couler à l'époque, mais bien de façon plus générale d'apporter un soutien à un auteur attaqué pour diffamation par une institution ancienne qui prétend défendre les auteurs (la preuve que non).
Quand Catherine Deneuve a signé "actrice", elle n'a que je sache pas engagé les actrices de France? La comparaison entre un homme politique pro-peine de mort, et donc en mesure de changer la politique d'un pays, et la présidente de la SGDL, dont la voix n'engage qu'elle sur un sujet qui ne figure pas dans le champ d'action de l'association qu'elle préside, est totalement nulle et non avenue.



Attribuer à l'association une responsabilité qu'elle n'a pas ne me semble pas faire avancer notre combat. Vous ne vous rendez pas compte qu'au contraire, par cette maladresse, vous leur donnez du grain à moudre.



Je ne suis pas choqué par la rupture, Samantha. Je répète que je suis uniquement membre de la Ligue désormais, et que j'ai fait comme vous. Je suis donc assez d'accord avec le fond. Si rupture il doit y avoir, qu'il y ait rupture. Mais dans ce cas, qu'elle soit fondée sur des faits avérés, il y en a assez comme ça.



De plus, je ne suis pas sûr que cette rupture soit inévitable ou irréversible.
Quand Catherine Deneuve signe « actrice », elle agit en tant qu'actrice, pas présidente ou représentante des actrices (de France). Vouloir minimiser les actions des uns au profit des autres par une sémantique suspecte montre bien une volonté de détourner le sens des choses...

Les mots ont leur importance : il est absolument étonnant qu'il faille le rappeler dans un cercle soi-disant littéraire.

Bravo Samantha de remettre les pendules à l'heure !
Et je vous rétorque que si la SGDL avait signé ce texte, elle l'aurait signé SGDL. Marie Sellier l'a signé, c'était débile, c'était son choix, elle n'aurait pas dû le faire, mais oui, la sémantique est en effet importante, et c'était une démarche individuelle.



La SGDL n'a pas signé ce texte, point à la ligne. Je n'arrive pas à croire que je me retrouve à défendre la SGDL, que j'ai quitté pour la Ligue. Au moins, ça prouve que je n'ai pas perdu mon honnêteté intellectuelle.



La Ligue est en train de s'abaisser. Elle est en train de donner des coups bas alors qu'elle a tout en main pour ne pas avoir besoin de le faire. Samantha peut tout à fait remettre les pendules alors, comme elle l'a très bien fait jusqu'alors, sans avoir besoin d'asséner des demi-vérités validées aveuglément par un cénacle de thuriféraires. Et de même Sfar, qui a tant fait pour nous, devrait être capable de reconnaître qu'il a procédé à un raccourci quelque peu douteux. Dont je lui reconnnais le caractère involontaire, mais soyons un peu capable d'humilité.



Ce n'est pas parce que la cause est bonne que tous les coups sont permis.
Bonjour Jean,

Pour les "99,9 % des auditeurs" dont vous parlez plus haut, il y a de grandes chances qu'un texte signé par "Marie Sellier, Présidente de la Société des Gens de lettres" soit perçu comme émanant de la SGDL. À mon sens, quelqu'un qui souhaite s'exprimer en son nom propre ne fait pas figurer ses responsabilités dans sa signature...

Dans un texte de ce type, il y a d'autres moyen d'y faire référence. Ceci dit, ce n'est pas probablement pas l'aspect le plus important de la tribune de Samantha Bailly et je crois que tous ceux qui se sont exprimés dans ces commentaires sont d'accord pour noter le paradoxe (pour ne pas dire plus) de la démarche de la SGDL...
Ouah ! Sans déconner, je préfère les embrouilles qui se passent dans les cours d'écoles primaires plutôt que cette polémique de requins cacochymes dont les dents rayent tous les parquets !
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