Clémentine Beauvais : “Tu as intérêt à te sacrifier car tu es au service des Enfants.”

La rédaction - 03.04.2017

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Chaque semaine, ActuaLitté fait revivre une tribune publiée initialement sur Les Histoires Sans Fin. Cette dernière donnait la parole aux écrivain.e.s de la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse. Clémentine Beauvais parlait alors de la double contrainte de l’auteur/e jeunesse.

 

Clementine Beauvais - Cambridge 2015

Clémentine Beauvais – Chris Bloand, CC BY ND NC 2.0

 

 

 

L’auteur/e ou illustrateur/trice jeunesse se voit imposer par la société une sorte d’injonction paradoxale.

 

Premier aspect de cette injonction paradoxale : « résigne-toi à n’être qu’un/e auteur/e de seconde catégorie. »

 

On nous range généralement dans une catégorie toujours déjà inférieure : en vertu du fait qu’elle s’adresse à des enfants et adolescents — catégorie historiquement, socialement, économiquement marginalisée — la littérature jeunesse, c’est de la non-littérature, de la paralittérature, de la sous-littérature.

 

Certains, plus diplomates, disent que c’est simplement « une autre littérature », une littérature qui peut être très bien, une littérature « différente », une littérature même « nécessaire ». Mais il est rare quand même que ce soit pour la complimenter.

 

Voir exemple type le samedi 10 octobre dans On n’est pas couché, où Yann Moix explique à Joël Dicker que son livre, c’est « de la bibliothèque verte » (montrant par là qu’il est très au courant des développements contemporains en littérature ado). Il lui dit, mais c’est pas une critique hein, c’est important la bibliothèque verte aussi.

 

Elle a sa fonction, la bibliothèque verte. Sauf que ni Joël Dicker, ni le public n’est dupe : c’est bien entendu une critique. D’ailleurs Laurent Ruquier le relève, en disant, « C’est pas très gentil quand même. » C’est pas très gentil d’être accusé d’écrire pour la jeunesse.

 

Par sa nature de littérature à public spécifique et de littérature fonctionnelle, la littérature pour enfants et pour ados s’oppose fondamentalement à des siècles de théorie de l’esthétique et des beaux-arts, où le consensus est assez large pour dire que l’art, le vrai, n’a pas de fonction ni de public spécifique. La littérature enfant/ado dans ce contexte est condamnée à exister dans une catégorie différente.

 

Ce n’est pas forcément un problème, de penser à l’enfant ou à l’adolescent comme à une catégorie séparée. Mais c’est un problème de penser aux activités liées à l’enfance comme étant fondamentalement inférieures.

 

On dit assez rarement à un pédiatre : « Je critique pas votre activité hein ! Elle a sa fonction ! Mais je dis juste que c’est pas de la médecine. »

 

Ce n’est pas forcément un problème, de penser que parce qu’elle s’adresse à un auditoire particulier, la littérature jeunesse n’a pas d’aspiration intrinsèque à l’universalité (ce n’est pas ce que je pense, je précise). Cependant, cet argument repose sur une séparation enfance/âge adulte, et pourtant présuppose paradoxalement l’existence d’une universalité de la réception d’une œuvre. Impliquant donc que cette universalité serait adulte.

 

D’ailleurs, on lit souvent, comme critique positive d’un livre jeunesse, des phrases du genre : « C’est publié en jeunesse, mais ça peut tout à fait être lu par des adultes » ; « Ce n’est pas un bon livre jeunesse, c’est un bon livre tout court. » Sous-entendu : si ça parle aux adultes, c’est un bon livre tout court, un livre universel.

 

Mais un livre qui ne parle pas aux adultes, mais parle aux enfants n’est pas un livre universel. Or, comme dit mon ex-directrice de thèse, « Ulysse est vraiment nul comme livre pour enfants. » Quand le critère d’universalité n’est pas vraiment universel, une critique — positive ou négative — basée sur ce critère n’a pas lieu d’être.

 

[Je prédis déjà les commentaires : « eh bien oui moi madame j’ai lu Ulysse à trois ans et deux jours ». Merci pour cette contribution intéressante, bisous.]

 

 

Bref, cette première injonction, « résigne-toi à n’être qu’un/e auteur/e de seconde catégorie », repose sur des critères problématiques, mais c’est une injonction quotidienne pour tout/e auteur/e jeunesse. Elle s’accompagne du traditionnel, mais tu envisages un jour de passer à la vraie littérature ? 

 

Les conséquences de cette première injonction à la fois pour la littérature jeunesse en général et pour l’auteur/e jeunesse en particulier sont dramatiques. Cette injonction justifie implicitement une rémunération des créateurs très basse (puisque ce sont des créateurs de seconde zone), et à la fois un impératif de commercialisation et de standardisation très haut (puisque c’est une littérature de seconde zone). On a donc des auteur/es mal payé/es qui doivent souvent écrire des livres sur recette pour survivre.

 

Double peine : on n’est ni riche, ni bien perçu.

 

Deuxième aspect de cette injonction paradoxale : « Tu as intérêt à te sacrifier pour ton art et à écrire des histoires exceptionnelles, car tu es au service des Enfants. »

 

Une autre injonction existe, liée cette fois à la mystique de l’enfance, qui va complètement à l’encontre de la première. Là, l’idée, c’est qu’être auteur/e jeunesse est un véritable sacerdoce. C’est une vocation généreuse qui absorbe totalement une personne, qui la fait se donner entièrement à son œuvre et à son public. L’auteur/e jeunesse est au service des enfants — que dis-je, de l’Enfant, voire de l’Enfance. Son devoir est de lui donner ce qu’il y a de meilleur.

 

Les gens qui énoncent cette injonction ont des sentiments tout à fait positifs envers la littérature jeunesse, qu’ils considèrent comme sacrée. Mais en fait ils sont presque trop positifs. Il y a quelque chose de si grand, de si vertueux, de si intouchable dans l’art d’écrire ou de dessiner pour les enfants qu’on n’a pas le droit à l’erreur. L’auteur/e jeunesse doit avoir conscience que son travail pour les enfants passe avant toute autre chose.

 

Ces gens-là détestent ce qui est commercial et standardisé ; ce qui a l’air de galvauder ou de corrompre l’art suprême de l’écriture pour enfants. Donc ils détestent les auteur/es qui osent écrire par exemple des séries sur commande, et peuvent aller jusqu’à dézinguer publiquement ces auteur/es.

 

Je ne vise personne (dit-elle en visant totalement quelqu’un). Ils aiment, par contre, les petites maisons d’édition indépendantes, les livres qui prennent des risques esthétiques, les créations innovantes.

 

On peut avoir de la sympathie pour cette seconde injonction, et j’en ai beaucoup, bien évidemment. Elle glorifie et réhabilite un art qui est complètement piétiné par la première injonction. Cependant, elle n’est pas facile à gérer pour les auteur/es, parce qu’elle entraîne une véritable rhétorique du sacrifice et une culpabilisation.

 

Cette seconde injonction rend en effet humiliante, voire avilissante, l’écriture sur commande ou commerciale, parce qu’elle rappelle à tout instant à l’auteur/e que son public mérite mieux que ça. À cause d’elle, l’auteur/e ne se sent jamais mieux que lorsqu’il ou elle a écrit un Vrai Livre pour Enfants, plein de son âme et de son originalité, mais se déteste lorsqu’il ou elle a écrit quelque chose de plus standardisé ou de plus commercial, parce qu’il ou elle a l’impression de trahir les impératifs sacrificiels de son sacerdoce.

 

Conséquences de cette deuxième injonction ? Généralement, les gens qui l’articulent sont tout à fait « pour » une rémunération plus forte des auteur/es jeunesse, puisque c’est si important. Mais dans l’état actuel des choses, où ce n’est justement pas le cas sauf pour les livres très commerciaux, leur glorification de l’Art de la Littérature Jeunesse sonne drôlement comme une condamnation franchement raide de ceux et celles qui se voient obligé/es d’écrire des livres sur commande pour en vivre — même à côté de livres de très haute qualité artistique.

 

Résultat de l’injonction paradoxale : Crise existentielle de l’auteur/e.

 

La première partie de l’injonction rappelle à l’auteur/e que son œuvre est mineure et fonctionnelle, et qu’il est donc normale qu’elle soit mal rémunérée. La deuxième partie de l’injonction lui rappelle que c’est une vocation sacrificielle dans laquelle l’argent ne peut pas entrer en ligne de compte.

 

Le résultat concret pour l’auteur/e c’est qu’il ou elle reste mal payé/e jusqu’à ce qu’il ou elle devienne bien payé/e, auquel cas il ou elle a probablement trahi sa cause et mal fait son boulot.

 

Pile je gagne, face tu perds.

 

 

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