Dynamo : la revue d'un auteur qui pédale plus vite que son ombre

Clément Solym - 05.09.2011

Tribune - Dynamo - Ankama - Revue


La tradition européenne veut que les revues de bande dessinée soient des lieux collectifs, où de multiples auteurs, dans la droite ligne des revues littéraires, publient de concert, côte à côte. Tantôt vitrine, tantôt laboratoire, elles offrent aux lecteurs un mélange varié, où chacun trouvera de quoi satisfaire son appétit. La version américaine des fanzines est souvent moins collective. Des auteurs seuls publient eux-mêmes la revue dont il sont à la fois le seul collaborateur, le rédac chef et le directeur des ventes.

Dans la foulée du succès d'auteurs aussi différents que Chris Ware ou Daniel Clowes, respectivement animateurs de l'ACME Novelty Library et du magazine Eight Ball, qui tous deux ont imposé dans leurs revues une créativité débridée et laissée en roue libre, voici qu'en France les éditions Ankama lance le premier numéro d'un luxueux magazine entièrement consacré aux fruits de l'imagination délirante d'Igor-Alban Chevalier, directeur artistique pour des films comme Terreur Point Com, Le pacte des loups ou Harry Potter.

Cet auteur aux talent multiples, qui se fait également appeler « La grenouille noire » dans la plupart des projets qu'il orchestre est né en Champagne et à été formé à l'Institut Saint-Luc. Il a d'abord travaillé dans le jeu vidéo avant de rejoindre l'équipe de Jim Henson à Londres (Jim Henson, si vous l'avez oublié, c'est le créateur du Muppet Show et de Dark Crystal, entre autres). C'est là qu'il a appris à dessiner des monstres animés, talent qu'il exerce désormais au service de gros studios hollywoodiens. Mais le cinéma n'empêche pas La grenouille noire de rêver papier et édition. En plus d'un site Internet où il dévoile certains de ses projets, la revue « Dynamo » est son nouveau laboratoire, en plus de son site et de son blog. Au rythme d'un numéro tous les six mois, Igor-Alban Chevalier y dévoile ses projets d'albums BD, de jeux et de dessins animés, qu'ils soient encore en chantier ou tout simplement définitivement abandonnés faute de temps.

Le gaillard aime les ambiances sombres et les couleurs passées, les textures travaillées pour manifester l'usure des supports et le passage du temps, les personnages énigmatiques, puissants et hantés par une vie intérieure aussi tourmentée que le trait qui leur donne vie. Ainsi, dans cette première livraison du semestriel, sortie officiellement au printemps 2011 mais disponible en réalité depuis le mois d'août, on peut découvrir une adaptation en BD d'une légende chinoise « Le roi singe » qui m'a semblé bien bavarde et peu visuelle et qui s'annonce comme une album de BD de 2500 pages à lire en ouverture verticale. Excusez du peu. Tout le monde ne se limite pas au standard du 44 planches cartonnées, de toute évidence. Je me contente de ce bref aperçu pour conclure que je n'attends pas impatiemment la suite.


Dans « Maggot », le personnage principal, une femme, quitte sa résidence et son existence terrestre pour pénétrer dans le monde des enfers, où elle semble promise à un destin exceptionnel. L'imaginaire de l'auteur trouve dans ce récit un sujet à sa hauteur : noir, traversé par des images héritées du patrimoine occidental : tarot, démons et labyrinthe administratif kafkaïen. Le mélange est suffisamment étonnant pour tenir le lecteur en haleine, dans ce récit très très sombre, où les visages et les personnages sont le plus souvent réduits à des ombres ou des silhouettes.

A côté de ces deux plats de résistance, des intermèdes et de nombreux cadeaux visuels récompensent les lecteurs aventuriers : recherches de personnages, design de logotypes, décors de cinéma. Et une série d'icônes à l'effigie de la mascotte de la revue plutôt bien imaginées. Bientôt en version numérique pour agrémenter les commentaires de blogs et les conversations de tchats ?

Plus proche de l'art book que de l'album classique, cette dynamo artisanale devrait séduire les amateurs de projets graphiques hors du commun. Ils se régaleront d'un bout à l'autre. Les lecteurs plus grégaires, qui cherchent des histoires traditionnelles avec un début et une fin, attendront que la Grenouille Noire mène à bien ses projets jusqu'au bout pour s'y aventurer. En espérant qu'il trouvera le temps de les développer de front !