Être éditeur, demain : “Nous ne sommes plus à l’époque de Gutenberg”

La rédaction - 07.04.2017

Tribune - métier éditeur avenir - époque Gutenberg édition - perspective livres édition


L’évolution du métier d’éditeur nourrit des réflexions multiples. Format, support, choix des textes, commercialisation, contrats... Il faut envisager le présent, et conserver le futur à l’esprit. Si le travail même du texte avec l’auteur ne semble pas avoir beaucoup changé, il n’en reste pas moins que l’édition évolue. Aïda Diab, directrice générale de l’Asfored et d’Edinovo formation, fait un point sur ces changements et ce qu’ils impliquent.

 

In a Bind

kellinahandbasket, CC BY 2.0

 

 

Quel sera le métier de l’éditeur de demain ? Poser cette question, c’est déjà entériner le fait que le métier d’éditeur est en train de changer, qu’il ne pourra rester tel qu’aujourd’hui. Que des mutations sont déjà en cours. Pourtant, lire restera toujours lire, l’acte de lecture restera toujours un échange intime entre deux individualités, celui qui écrit et celui qui lit.

 

Mais entre eux s’immiscent plusieurs médiations, y compris dans le cas de l’autopublication : celle de l’objet livre, mais aussi de celui qui le conçoit, le fabrique pour le rendre le plus accessible possible, en faire découvrir l’univers par le truchement de l’écrit. On ne peut dissocier l’ensemble de ces parties prenantes, interconnectées. Si l’une évolue, forcément elle impactera les autres.

 

Un invariant : le livre comme vecteur d’échanges

 

Le livre reste un des plus anciens, voire LE plus ancien vecteur de communication entre les hommes. N’en déplaise aux moteurs de recherches qui renvoient à des boîtiers lorsqu’on leur demande les définitions d’un « lecteur » ou d’une « liseuse » !

 

Certes, les dispositifs de lecture ont évolué au fil des temps, marquant historiquement des moments charnières. L’avènement du numérique se situe dans cette même veine de rupture et de continuité, moment où beaucoup de possibles s’offrent aux éditeurs et à l’ensemble des acteurs du livre.

 

Cependant, quelles que soient ces évolutions formelles, l’éditeur restera un médiateur. Son travail consistera demain encore, à imaginer, concevoir, superviser, coordonner la réalisation et l’édition de publications, sous quelques formes que ce soit : livres, revues, supports multimédias…

 

Il coordonnera la commercialisation et les actions de distribution et de diffusion. Il coordonnera collections ou équipes. Et pourtant…

 

L’après Gutenberg

 

Nous ne sommes plus à l’époque de Gutenberg. Nos dispositifs de lecture sont de moins en moins structurés comme l’étaient initialement les livres, gravés, recopiés patiemment à la main ou imprimés. Dans sa version numérique, cette médiation entre l’auteur, son manuscrit et le lecteur se trouve totalement bouleversée.

 

La structure du livre entendu comme document complet, bloc quasi monolithique, n’est plus. Car le numérique vient bouleverser les modes de création, l’architecture et les supports de réception de ces contenus. Le livre et le métier de faire des livres, par l’ensemble des possibles qui s’offrent à lui, sont totalement bouleversés.

 

Si le système éditorial actuel est directement hérité de cette époque où la page constituait la base de tout ouvrage imprimé, elle ne peut plus désormais en être l’alpha et l’oméga dans sa version numérique.


Le texte étant désormais structuré numériquement, de manuscrit il devient contenu ou données… Il dépend d’un système de langage (XML, HTML…) autre que sa langue natale, codé, répertorié, identifié, accessible sur toutes sortes de supports et désormais diffusé en un clic dans le monde entier.

 

Les débuts du numérique ont naturellement transposés la chaîne éditoriale imprimée dans un premier temps, la conception des documents ne peut plus considérer le manuscrit comme un bloc quasi monolithique.

 

Les frontières entre les métiers s’estompent

 

Dans ces conditions, le métier d’éditeur ne peut que se transformer. S’il continue d’organiser, de concevoir et d’augmenter la « découvrabilité » des livres, il possède pour ce faire désormais des outils entièrement nouveaux, l’obligeant à endosser plusieurs rôles conjoints.

 

Car le manuscrit numérique constitue désormais une ressource et un capital à part entière qu’il s’agit de savoir structurer et décrypter. Si l’éditeur a toujours joué un rôle de chef d’orchestre, demain il sera plus que jamais contraint de jouer directement des rôles multiples.

 

Numérisé, un livre devient un objet éminemment social, empli de métadonnées toujours plus nombreuses, indispensables non seulement à sa conception, mais à sa vie future. En ce sens, l’éditeur devient un peu créateur d’objets sociaux, partageables sur les réseaux.

 

Journaliste aussi, puisque grâce au numérique, tout ouvrage peut évoluer constamment, le devoir de mise à jour qui a toujours été celui de l’éditeur ne peut qu’être amplifié. Il devient également sociologue. Il possède désormais une traçabilité de l’acte de lecture à laquelle il n’avait jamais eu accès jusqu’alors : qui lit, combien de temps, quelles pages, ou ?

 

Commercial et un peu libraire s’il veut exploiter au mieux les différents canaux de vente qui s’offrent désormais à lui : sites Web, réseaux sociaux, flux médias, emprunt numérique, applications… Archiviste, documentaliste, il lui faut également se préoccuper des données pour la bonne conservation des manuscrits, du patrimoine livresque, et de leur sécurisation.

 

Car c’est tout l’enjeu du virage à prendre pour l’éditeur : rendre son manuscrit vivant et pérenne ! Pour cela, il lui faut remonter cette chaîne de production, repenser la structure du manuscrit en amont et son contenu de façon unitaire et singulière.

 

En structurant son contenu, l’éditeur modifie également son apport en termes de productivité dans une mesure jamais atteinte encore. Les traitements de texte sont déjà condamnés à l’obsolescence. Désormais, les éditeurs (et même dans une certaine mesure les auteurs) peuvent économiser jusqu’à 50 % de leur temps dans la mise en page et la recherche d’information pour les mises à jour.

 

Bref, les frontières entre les différents métiers autour du livre sont de plus en plus en train de s’estomper du fait du rôle joué en amont par la métadonnée.

 

Les rôles du livre évoluent, le métier d’éditeur aussi

 

Les derniers développements d’ouvrages sont caractéristiques et illustrent bien ces nouveaux rôles qui restent encore à imaginer pour les livres. Qu’il s’agisse de livres numériques 100 % accessibles aux « Dys », dyslexiques, dysorthographiques, dysphasiques, dont les textes sont enrichis avec des balises d’accessibilités en EPUB 3.

 

Qu’il s’agisse d’histoires qui s’adaptent aux lecteurs grâce aux interactions avec leurs livres, et qui fait qu’un même livre peut être lu par plusieurs sans que chacun y lise la même histoire, désormais le livre devient en soi un objet à explorer, grâce à un arbre des possibles élaboré à partir de recherches sur la combinatoire…

 

Plus que jamais, l’éditeur au centre d’un processus de création littéraire, graphique, mais aussi scientifique, de plus en plus ouvert. Et la boucle se boucle quand un projet en EPUB 3 comme celui de l’éditeur Adrenalivre permet au lecteur de se mettre à la place d’un maître imprimeur à l’époque de Gutenberg…

 

Les modes de formations de l’éditeur et des autres acteurs du livre ne peuvent ainsi que se croiser, pour faciliter leur dialogue fructueux autour de cet objet qu’ils contribuent tous à faire évoluer. L’application développée par le Centre de formation de l’édition (Asfored par le truchement de sa filiale Edinovo Formation) en partenariat avec l’INFL pour les libraires en constitue une illustration concrète.

 

L’éditeur, un internaute comme les autres ?

 

Désormais la convergence des ebooks et du Web, récemment matérialisée par la fusion du W3C (World Wide Web Consortium) et l’IDPF (International Digital Publishing Forum) souligne l’avènement de formes hybrides du livre : curation de contenu, mises à jour permanentes, contenus dynamiques. Les ebooks seront plus que jamais reliés à l’HTML et au langage CSS. Tous les ouvrages seront directement publiables sur Internet.

 

Avec cette fusion, le Web lui-même n’est-il pas en train de devenir une autre façon de publier, mais avec des instruments différents ?

 

Plus que jamais, le rôle de l’éditeur se trouve cependant renforcé par l’Internet, qui est à la fois un nouveau mode de publication et de diffusion. Car publier sur le Web, c’est ajouter de la valeur aux contenus, c’est faire correspondre les pratiques du Web aux pratiques actuelles de publication et d’édition, c’est satisfaire plus de lecteurs encore plus exigeants aux pratiques toujours plus complexes.

 

Le rôle des typographies d’écrans, la qualité et le choix des polices, des couleurs ou de la mise en page, les maquettes de plus en plus élaborées, mais en même temps de plus en plus souples pour s’adapter à des supports ou des moments de lecture extrêmement variés, permettent finalement de rendre la lecture sur le Web semblable à celle de la page d’un livre, quel que soit l’endroit où on lit.

 

Ces éléments éditoriaux renforcent plus que jamais l’importance et le rôle de ceux qui conçoivent et font vivre le livre. 

 

en partenariat avec Ciclic