Évidemment, la mort est inéluctable. Je l'évoque comme une farce (Nahon)

Clément Solym - 20.12.2012

Tribune - Pierre Nahon - galerie - arts et peinture


 

 

 

 

 

Les Éditions de la Différence parlent aujourd'hui de Pierre Nahon, ancien directeur de la Galerie Beaubourg, et qui s'offre une récréation romancée. Marchand des nouveaux réalistes – Arman, César, Klein, Spoerri, Tinguely –, mais aussi de Dado, Dufour, Cane, Klossowski, Boisrond, Combas, il a présenté à la Galerie Beaubourg, à Paris ou à Vence, les œuvres de Basquiat, Beuys, Dine, Duchamp, Segal, Stella, Warhol.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le nom de Pierre Nahon est indissolublement lié à celui de la Galerie Beaubourg qu'il anima avec sa femme Marianne pendant  trois décennies. Marchand des « Nouveaux Réalistes », notamment, il a été au cœur de la scène artistique française jusqu'aux années 2000. Le retour sur son itinéraire qu'il opère dans son dernier livre « mais peut-on vivre sans illusions » témoigne de son caractère, de la sincérité de son engagement et de son scepticisme sur les récentes évolutions de l'art contemporain.

 

Lorsqu'on m'interroge sur mon dernier livre : « mais peut-on vivre sans illusions » je me contente de résumer les commentaires, lettres, mails, téléphones, conversations reçus depuis sa parution.

La liberté, la sincérité, le courage sont les mots qui reviennent le plus souvent. Il est vrai que, dans ce récit, je n'ai pas cherché à philosopher – encore que – mais surtout à donner mon point de vue actuel sur l'art, et, en particulier sur l'art contemporain, sujet que je connais pour l'avoir défendu quelques quarante années !

 

Qu'est-ce que l'art aujourd'hui ? Existe t-il encore ? Ceux qui, semble t-il, le pratiquent, doit-on encore les appeler des artistes ?

Je ne le crois pas, je ne le crois plus. Ce livre a le mérite d'en donner des raisons.

 

« L'art c'est la vie » disait Yves Klein et, là aussi, je m'interroge : la vie, au fond, qu'est-ce que c'est ? Ne sommes-nous là que pour assurer le continuum, ou servons-nous à autre chose ?

Graves et importantes questions auxquelles ce livre tente de répondre.

 

Voici son dernier chapitre : il est probablement la conclusion raisonnable à ce texte sur l'art, ma vie, personnelle, familiale, professionnelle.

 

Évidemment, la mort est inéluctable. Je l'évoque comme une farce, je la dénie. J'essaie de la tourner en dérision, suivant à cet égard Jean-Luc Nancy, un philosophe dont un leitmotiv est on est là pour rien, la vie ne sert à rien, on est rien, qu'il tient des stoïques et de Fernando Pessoa.

 

Rien. À rien. D'ailleurs, cela m'est égal. Au contraire, plus je sens se disloquer mon passé - la fuite de l'art contemporain, plus m'emplit une sorte de sérénité allègre. Le monde devient clair et léger ; il perd son épaisseur fallacieuse en même temps que je perds ma fallacieuse cohésion. Le Musée National d'Art Moderne aminci a l'air d'un grand paravent. Les couleurs, peu à peu délivrées du soleil, retournent à l'élément où elles se confondent, comme les poissons qu'on rejette à la rivière reprennent leur vraie teinte, la teinte de l'eau dont les distingue tout juste leurs reflets. 

 

Pierre Nahon

 

Les pigeons qui picorent place Saint-Marc à Venise sont du même gris que les palais alentour, gros pigeons immobiles. Le « Grand Centaure » de César, du carrefour de la Croix Rouge, à Saint-Germain-des-Prés, « Long Term Parking », ce fabuleux monument d'Arman, à Jouy-en-Josas, la façade du Centre Pompidou retournent à l'état gazeux. Tout le paysage semble me dire : ne te défends donc pas, ne réfléchis donc pas, tu vois que tout cela n'a aucune importance. Tu n'as rien perdu, rien gagné ; on ne peut ni gagner ni perdre : il n'y a pas d'enjeu. Les grâces que chacun reçoit sont aussi indestructibles qu'inefficaces. Tu n'as jamais rien fait et ne peux rien faire, pas plus le mal que le bien.

 

Tout ce qui avait été moi et qui avait été à moi, l'interminable filet auquel chaque minute ajoutait depuis tant d'années une maille nouvelle, ce réseau monstrueux de rêves et d'événements que j'appelais ma vie, il gisait à mes pieds, petites masses informes, déchets ou matières premières, mais de quel ouvrage ou de quelle aventure non accomplis ? Libéré, enfin, désabusé, joyeux, j'ai cru vraiment que j'étais changé, que les prestiges dissipés ne pourraient plus trouver sur moi leurs prises.

 

Je me trompais, tel j'étais, tel je suis. Avec mes habitudes mauvaises ou bonnes ; chaque défaut solide au poste, à moins qu'il ne soit amorti par l'âge, par des circonstances où je n'ai pas de part. Ce que je connais pour irréel, j'en reste quand même avide, la vérité n'a pas plus de prise sur moi que moi sur elle. 

Il me semble pourtant qu'une infime molécule a subi en moi un imperceptible glissement. La même roue tourne à la même vitesse, mais le moyeu est un peu moins serré. Je ne connaissais pas, à présent je devine le mot de ma propre charade : je suis un homme de certitudes vaines. Pas un homme de peu de foi, pas un homme de doutes ; je doute peu, je suis certain plutôt et péremptoire.

 

Mais ces certitudes ne produisent rien, n'aboutissent à rien. C'est, je pense, que je suis souvent certain, mais jamais confiant.

 

Je n'ai confiance en rien : en personne, à commencer par moi. Je ne crois ni à mes moyens, ni à mon destin. C'est le manque de confiance joint au manque de doutes qui fait de moi ce personnage à la fois avantageux et accablé, dont je suis si fatigué de subir les gonflements et les dégonflements. »

 

Pierre Nahon, à la Différence