Francis de Miomandre, petit-maître inconnu et Goncourt oublié

Editions La Différence - 05.09.2013

Tribune - Francis de Miomandre - Goncourt oublié - romans


Francis de Miomandre (1880-1959), c'est peut-être le grand perdant de la littérature du XXe siècle. À part quelques-uns qui continuent de le vénérer dans des chapelles secrètes - comme on vénère Toulet ou Viallatte (attention, je ne dis pas qu'il faut les placer au même niveau), personne ne se souvient de lui et Miomandre a complètement disparu des écrans radars dès sa mort. Plus rien. L'oubli. Le néant, ou presque.

 

 

Avec les Editions de la Différence

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pourtant, sa carrière était impeccable : premier livre à vingt ans, Goncourt à 28 ans, forçat des chroniques littéraires dans des dizaines de revues, ami du tout-Paris littéraire – qui d'autre que lui pour faire le grand écart entre Aragon et Maurras ? -, bichonné par Ana de Noailles, tenu en haute estime par Breton, Gide, Larbaud, Suarès ou Léautaud, auteur de près de 80 romans, coupable d'une cinquantaine de traductions d'auteurs hispanophones (Cabrera, Asturias, Lascano-Tegui, Ibarbourou, Reyes et, excusez du peu, une belle version du Quichotte), auteur de théâtre (quelques pièces confidentielles), poète, un style élégant, scénariste d'un film dans les années 20, libre surtout, n'appartenant à aucune école, esthète, précieux, fêtard, célébré, danseur mondain, isolé, apolitique, veul, trouillard, fier, seul. Oublié. 

 

Voilà ce que j'ai aimé chez Miomandre. Il n'existait plus, ou si peu après avoir autant été ; alors moi j'ai voulu plonger avec lui dans le bain littéraire du début du siècle : j'ai voulu suivre ce petit-maître inconnu, ce gigolo, ce critique respecté, ce courtisan bourgeois qui a fui le fisc en s'installant presque ermite à Formentor, dans le nord de Mallorca, avec sa femme, son ânesse, ses chats et ses chiens, puis qui revint à Paris alors qu'il avait tout perdu avec la guerre d'Espagne, à cinquante ans passés. J'ai voulu retrouver des noms perdus en cours de route, Edmond Jaloux, Félix Fénéon, Elémir Bourges, Milosz... Et puis un jour voilà qu'on me dit : “Ses archives sont à Madrid !”.

 

À cette époque - comme par un fait exprès -j'habitais Madrid. J'aime les hasards. Sous les hauts plafonds de la salle Cervantès de la Bibliothèque Nationale d'Espagne on me sortit 27 caisses de manuscrits, de coupures de presse, de photographies, de notes et d'une abondante correspondance, 27 caisses dans leur jus : personne ne les a jamais vraiment ouvertes. Dans Francis de Miomande un Goncourt oublié je le dis il me semble : je mis mes doigts sur ses doigts, j'ôtai les trombones rouillés qu'il avait accrochés cinquante ans, quatre-vingts ans avant. Il faut être féchististe. Il y avait donc dans cette découverte insensée un plaisir charnel, un peu mystique aussi, en plus de l'aventure intellectuelle à proprement parler. 

 

Et puis il faut être un peu voyeur pour aimer observer une vie ainsi. Et aimer écrire. Alors sans trop savoir ce que j'allais en faire j'ai pris des notes, j'ai ouvert les boîtes vertes qui n'avaient aucun classement ni ordre chronologique, un peu comme si on avait jeté plein de papiers là-dedans. Francis s'imposa tout doucement, souriant, agaçant, indigné, courageux, amusant. À la fin, c'était sa vie que je tenais dans trois petits cahiers; sa vie, telle qu'il l'avait laissée là. J'ai croisé beaucoup de monde : Breton, Supervielle, Gide, Claudel, Montherlant, Apollinaire, Cendrars, Desnos, Cassou, Asturias, Unamuno, Gallimard, Colette, Larbaud, Valery, Bousquet, Cocteau, Soupault... Ils écrivaient à Francis, lui répondaient, le houspillaient ou le félicitaient, leurs lettres étaient là, les billets froissés, les encres passées, les enveloppes raturées, les cartes postales oblitérées.

 

Miomandre avait parfois inscrit un commentaire dans la marge. Il conservait tout, une cocotte en papier pliée (par Unamuno, en 1925, dans les bureaux de l'éditeur Simon Kra), des fleurs cueillies (et séchées) près de Font-Romeu en 1916, un billet de train, son incroyable carnet d'adresses. Dans les courriers adressés à sa compagne, Marcelle, il parlait sans fard de ses problèmes d'argent, de poésie (il écrivait poësie), du succès qui le boudait, de ses espoirs, de ses projets. À Madrid, Miomandre se livre presque sans pudeur, quel vertige. Avec tout ça je l'ai encore poursuivi à Paris, à Bruxelles, aux Pays-Bas: plus on cherche plus on trouve. J'ai mis de l'ordre dans mes notes, téléphoné à des tas de gens, comme cette dame qui se souvenait de lui à Tarnac pendant la guerre, ou son neveu qui le connut à peine. 

 

J'ai écrit, à Madrid, à Bayonne, à Formentera l'histoire délicieuse et pathétique de ce dandy qui ne fut jamais un héros façon Malraux, Hemingway ou Cravan, qui ne fut jamais un maître comme Gide ou Breton, qui ne fut jamais engagé. Miomandre vivait d'écrire, vivait de la poésie, de petits émerveillements, d'honneurs qu'il savait usurpés; il n'était pas moderne, il eut seulement la chance de se situer exactement au centre de l'échiquier littéraire jusqu'à la Seconde Guerre mondiale. On l'aimait, on le flattait. Ensuite, c'est l'histoire d'un homme mûr, jamais dupe, qui a la conscience aiguë d'être passé à côté de la grande et belle carrière littéraire ; et puis il continua, sans doute car il ne savait rien faire d'autre.

 

Des romans, des traductions, des articles qui rythment la vie littéraire française. Miomandre, c'est l'histoire d'un homme qui s'était fait écrivain dans le sillage de Barbey d'Aurevilly, de Huysmans, de Mallarmé. Le dernier des mohicans. Il se battit seul contre tous, et crut – pêché suprême – avoir réussi, avec ce Goncourt pour Écrit sur de l'eau: il avait seulement vingt-huit ans. Le reste, ça n'est qu'une vie, des rires et des pleurs, des rencontres, des joies et des déceptions. Une vie entière, fragile et éphémère. Faut-il tout récupérer chez Miomandre? Probablement pas. Tout oublier? Non, ce serait une erreur!




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