Gaëlle Nohant : “Je vis de ma plume. Survis serait plus juste”

Auteur invité - 25.06.2018

Tribune - Gaëlle Nohant tribune - solidarité auteurs colère - paye ton auteur


Amis virtuels, amis lecteurs, amis libraires, amis tout court, prenez le temps d’écouter ce que Joan Sfar a exposé de manière si juste, simple et implacable il y a quelques jours dans l’émission Boomerang : aujourd’hui, plus que jamais se pose à nous une question de choix de civilisation. 

 

Par Gaëlle Nohant, prix des Libraires 2018



Gaëlle Nohant, au centre - ActuaLitté, CC BY SA 2.0 

 

Nous auteurs ne sommes pas les seules victimes du système, mais nous sommes directement et immédiatement en danger. L’ironie de la chose, c’est que si nous sommes précarisés depuis longtemps, si notre survie s’effrite d’année en année, nous ne l’avons jamais été autant que sous un gouvernement qui a choisi une éditrice comme ministre de la Culture. Vous risquez de vous retrouver dans un monde où les livres appartiendront au registre d’une culture révolue, au même titre que Pompéi ou les dinosaures… C’est aujourd’hui. Ça a déjà commencé. 

 

J’ai choisi l’écriture à 8 ans, un genre de vocation monastique. Pour tenir cette promesse d’enfance, j’ai erré et douté les trois quarts de ma vie, travaillé dix ans avant d’avoir la chance de publier mon premier roman en l’envoyant par la poste, patienté près de six ans avant d’avoir la chance de publier le deuxième. Depuis deux ans, je vis de ma plume, ce qui fait de moi une sacrée veinarde (nous sommes moins de 5 % d’auteurs en France à y parvenir).

Quand je dis que j’en vis… Survis serait plus juste. 

 

J’apprends la sobriété heureuse, je consomme uniquement en cas de besoin. Je ne prends à peu près jamais de vacances, je ne m’accorde pas le droit d’être malade, je travaille les week-ends et les jours fériés. J’ai la chance d’avoir un lectorat (et de cela je vous remercie, vous qui me lisez, me défendez en librairie), mais ce que j’ai acquis est remis en question à chaque livre. Je peux tout perdre à chaque pas, être remisée parmi les auteurs oubliés, les fossiles. 

 

Vincent Montagne veut l'arbitrage du Premier ministre
pour aider les auteurs

 

Je l’accepte et, malgré tout, j’en tire un vrai bonheur, car vivre de sa passion, vivre d’une vocation est une chance rare. Je n’envisage pas de prendre ma retraite un jour, je sais depuis toujours que je n’en aurai aucune. Je me souhaite une carrière à la Joyce Caroll Oates, j’espère garder des yeux en bon état, assez de vélocité dans les mains pour taper sur un clavier, et surtout assez de cerveau pour écrire des histoires qui tiennent debout. Je formule des prières à Saint Alzheimer pour qu’il m’épargne. 

 

Le jour où vous recevez votre premier contrat d’édition, c’est le Noël que vous avez espéré toute votre vie, c’est un feu d’artifice, les anges chantent. Vous acceptez de donner votre sang sur 7 générations, votre premier-né, votre moelle. Vous découvrez éberlué que sur un livre à 20 euros, vous touchez 1 à 2 euros sur un grand format, trente centimes d’euro sur un poche. Mais pour ce prix-là, vous aurez peut-être le privilège d’avoir un lectorat. Des lecteurs… 

 

Pour ce bonheur, vous êtes prêt à payer le prix, et vous le payez de bon cœur. Peu à peu, si vous êtes un sacré veinard, vous gagnez des lecteurs, vous vendez davantage, et vous pouvez espérer, de livre en livre, obtenir des conditions un peu plus équitables. Vous vous concentrez donc sur le prochain livre, sans écouter les Cassandre qui prédisent la fin de la lecture, le triomphe des écrans, la fin des haricots. 

 

La fragilité de notre destin nous rend friables à ceux qu’on laisse de côté, tous ceux qui sont un peu différents, les démunis, ceux qui sont nés du mauvais côté de la barrière, qui ont la poisse collée à leurs pieds nus. Nous persistons à croire qu’on peut transformer le monde avec des livres, rendre les humains un peu plus humains ou moins sourds, moins aveugles. Nous vivons de ces rencontres qui réchauffent avec des lecteurs, des libraires, des auteurs qui cherchent comme nous, toute leur vie et, passionnément, un chemin vers les autres, et interrogent le monde.
 

L'histoire gardera la “ministre éditrice
qui aura massacré les écrivains” (Joann Sfar)

 

Nous ne sommes pas là pour nous plaindre des contraintes de notre choix, mais pour vous alerter : nous mourons. Cela a déjà commencé. Nous mourons de l’indifférence d’un gouvernement qui nous cite pourtant la main sur le cœur si cela sert ses intérêts. 

 

Nous ne pouvons pas bloquer les routes et les stations d’essence. Tout le monde se fiche que nous fassions la grève. Des livres en moins ? On en publie déjà trop, bon débarras ! Personne n’a besoin de nous a priori, nous sommes les premiers fusillés en cas de dictature. 

 

C’est pourquoi nous avons besoin que vous disiez tout haut que vous ne voulez pas, aujourd’hui, demain, après-demain, d’un monde sans auteurs, sans illustrateurs, sans traducteurs. D’un monde sans création, privé de ce petit supplément d’âme qui s’épanche à travers les livres, de ces liens qui se tissent d’un lecteur à l’autre, de nous à vous. 

 

Aujourd’hui, nous souhaitons que tous les auteurs, scénaristes, dessinateurs, traducteurs nous rejoignent. Que les éditeurs nous soutiennent, que les lecteurs, les journalistes, les libraires, les bibliothécaires se tiennent à nos côtés dans la bataille. C’est bien beau, me direz-vous, mais comment faire ? Suivez et relayez sur les réseaux les hashtags #PayeTonAuteur et #AuteursEnColère, participez aux manifestations organisées, écrivez à la ministre de la Culture et à la ministre des Solidarités.

 

Dès aujourd’hui, que résonne la force d’un choix commun : celui d’une civilisation où les livres et ceux qui les écrivent, les traduisent, les illustrent, ont encore leur place. 




Commentaires

N'oubliez pas les traducteurs, ... il est extraordinaire - et significatif ! - qu'ils ne figurent pas dans votre énumération ! ...
En effet, il est dommage que les traductrices et traducteurs soient oubliés dans cette tribune car ils ont également un "statut" d'auteurs... et ils ont droit à environ 1
Un grand merci pour cette tribune malheureusement criante de vérité. Merci chère Gaëlle, de trouver les mots comme vous savez si bien le faire pour dire tout haut, comme tant d'autres qui s'engagent, ce que la France DOIT absolument entendre. J'espère de tout cœur que les éditeurs vont soutenir cette cause et Les lecteurs continuer à se mobiliser... Sans auteurs, pas de Livres, sans Livres, plus de rêves, plus de connaissance, que de la tristesse... #payetonauteur #auteursencolère BATTONS-NOUS pour que ça n'arrive pas !
Non, je n'oublie pas du tout les traducteurs, leurs difficultés et leur précarité. C'est pourquoi j'ai pris soin d'écrire "ceux qui les traduisent" à la fin de mon texte. Je suis seulement un peu moins au fait de votre situation particulière, de même que peut-être vous n'êtes pas complètement au fait de celle des auteurs, et je préfère m'exprimer depuis ce que je connais bien. Il est évident que c'est un combat commun que nous devons mener, que votre travail est précieux et essentiel à la survie de notre miracle culturel français. Pas question de vous oublier ! On se battra ensemble, on mourra ou survivra ensemble.
Chère Gaëlle, je comprends parfaitement, vous parlez de votre situation et c'est très éclairant, c'est ça qui importe puisqu'elle reflète la situation d'un grand nombre d'auteurs et que cela englobe de fait les traducteurs/trices... Et surtout, votre texte est beau ! Amitiés à vous, nous survivrons quoi qu'il arrive, je suis un incorrigible optimiste !
Bravo pour votre coup de gueule... bravo de mettre le doigt là où ça fait mal... puissiez-vous être suivie par un grand nombre. Je suis une ancienne libraire indépendante qui a dû malheureusement abandonner son activité, sa passion devrais-je dire. Alors, ne vous laissez pas faire... moi, je n'ai pas eu le choix, la réalité financière a eu raison de moi.
Bien sûr que je soutiens totalement étant moi-même auteur, même si je n'ai pas la notoriété de certains.
La solution est sous nos yeux : la répartition équitable des droits entre les 5 acteurs de la chaîne du livre : 5 x 20% = 100%

Il faut donc négocier avec l'éditeur les 20
Merci pour cette tribune. Je réalise que même modestement -par "modestement" j'entends aussi chacun de nous, auteurs "tout terrain" plus ou moins réputés, vivant ou survivant de notre plume- nous pourrions témoigner ou protester pour cette lente mise à mort et ce dédain qui est avant tout une ignorance. Le président, paraît-il, aurait voulu être écrivain! Quelle ironie! Quelle méconnaissance aussi! L'homme aime trop les ors du pouvoir qui sont bien éloignés de nos choix de vie profonds, sans parler de la réalité quotidienne!
Merci à tous et à toutes pour vos messages qui me confortent dans l'idée que nous devons nous battre tous ensemble, auteurs, traducteurs, illustrateurs, que nous vivions ou pas de notre activité, parce que notre survie dépend aussi de notre solidarité.
Bonjour, je vous soutiens dans votre combat, étant une grande lectrice. Existe-t-il une pétition que l'on puisse signer et partager?

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