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Géopolitique de l'homme juif : la position axiale dans l'histoire des nations

Editions La Différence - 20.03.2014

Tribune - géopolitique - homme juif - histoire des nations


Les Éditions de la Différence donnent aujourd'hui la parole à Jean-Luc Evard, auteur de nombreux essais de sociologie politique, dont le livre Géopolitique de l'homme juif, qui s'interroge sur la possibilité « d'un peuple à s'inventer plusieurs fois », sort en librairie ce jeudi 20 mars 2014. 

 

 

Un peuple peut-il s'inventer ? Nul n'en doute, l'histoire nous en offre tant d'exemples, à chaque fois surprenants bien qu'à chaque fois elle nous parle de la même expérience, celle du commencement. Lisons Schiller ou Edgar Quinet : invention des Provinces-Unies et de la nation hollandaise. Lisons James Joyce : invention de la nation irlandaise, à égalité avec les peuples de Homère. Écoutons le gospel : naissance du peuple noir pendant la naissance de la nation américaine. L'inouï du commencement souffle où il veut. Il fait aussi souffrir s'il se fait attendre : cas de Goethe, et de Hölderlin, et de Nietzsche, qui trouvèrent des mots si durs pour fustiger leur peuple.

 

Mais un peuple peut-il s'inventer plusieurs fois ? La question même pourra indigner. En publiant Géopolitique de l'homme juif, je prends ce risque, et le prends d'abord pour apaiser une perplexité familière à quiconque traverse, aborde ou médite les destins juifs, leurs énigmes, lisibles dès les premières lignes de la Bible. Je le prends aussi pour tenir une gageure, sans laquelle il n'y a pas de vérité en l'esprit : on peut se consacrer à méditer l'histoire des Juifs sans pécher par judéocentrisme, il faut même le souhaiter à tout candidat ce travail de Sisyphe.

 

Il faut d'ailleurs, il faut surtout, souhaiter à chacun d'approfondir l'expérience qui est la sienne pour apprendre à se décentrer. Pour prévenir la tentation idéologique, et l'apologie qui commence toujours dans quelque culte de soi, où commence toujours la persécution de l'Autre.

 

Le peuple juif s'est-il inventé plusieurs fois ? Je ne vois pas d'autre clef d'explication à son histoire – à l'extrême difficulté de l'écrire, à proportion de la diversité des identités juives dans l'espace et le temps. Cette clef, si elle existe, ne se trouve ni dans les philosophies de l'histoire ni dans ses mythologies, mais à leurs carrefours : là où s'entrecroisent et s'enrichissent des méthodes d'existence élevées en tradition. Carrefours foyers de toute complexité, carrefours fréquentés depuis toujours par le peuple juif : son nom marque la sortie hors de l'époque des polythéismes, il marque aussi bien la résistance éperdue à Rome, premier empire universel,  que la résistance à sa propre invention judéo-chrétienne, il marque la durée dans l'exil et la diaspora, le renouveau dans l'assimilation aux Lumières, dans la conversion au romantisme politique, dans la conversion du statut de peuple des marges à celui de nation en attente d'une terre.

 

Chaque fois que nous affrontons la complexité, elle a la bonté de nous inspirer aussitôt le désir sincère de la réduire sans la trahir. La clef indispensable à l'intelligence de la condition juive au fil du temps, je la dois pour une part à Karl Jaspers, maître et ami de Hannah Arendt. Jaspers, pour aller à l'école de la complexité, s'était d'abord fait médecin, que passionnait la psychopathologie.

 

Devenu philosophe, il médita les philosophies de l'histoire et élabora la notion de « période axiale » pour désigner, dans la vie spirituelle du genre humain, un tournant décisif, comme on parle des révolutions néolithique et industrielle. Le nom du peuple juif est devenu un marqueur d'histoire universelle pour avoir condensé le long d'un seul et même axe – la Bible est cet axe figuré en écrits – un tel tournant du destin humain : fin des dieux, du sacrifice humain, de la pensée magique ; commencement simultané de l'écriture (à vocaliser), de la distance éthique, de l'autorité à la fois théologique et politique, art difficile de l'herméneutique.

 

 À quoi s'ajoute une singularité : la position axiale des Juifs dans l'histoire des nations n'a cessé d'inspirer des rebelles parmi les Juifs eux-mêmes, transfuges, apostats, hérétiques en tout genre – et ce avec une telle constance, une telle régularité infaillibles à travers les siècles, qu'elles ne peuvent pas ne pas entrer dans toute méditation de la complexité qui noue l'ensemble (ouvert) des destins juifs. « Axe » ne signifie pas orthodoxie, et non plus invariance ! mais liberté du retournement répété sur soi-même, selon la figure des études de Gershom Scholem consacrées aux énergies hétérogènes du destin juif : ses mystiques, ses faux prophètes, ses excentriques. Non pas errances de désaxés, mais passion des commencements. Passion non d'un jour, mais passion endurante. Qui a soif, étudie.

 

Les Juifs n'ont pas, tant s'en faut, le privilège de la position axiale. Ils le partagent, par exemple, le long d'un autre axe, la diagonale qui, depuis l'Antiquité, joint Athènes et Jérusalem. Elle aussi, il faudra apprendre à la parcourir en tous sens. Travail de Pentecôte, car il y faut plusieurs langues. Plusieurs souffles. Plusieurs commencements de l'homme.

 

J.-L. Evard, 16 mars 2014