Juke-Books #24 : Simon Reynolds, la tactique du critique

Antoine Oury - 12.04.2013

Tribune - Simon Reynolds - Bring the Noise - critique musical


Une tournée promo digne d'une rock star ? Après tout, le Salon du Livre vaut bien un Stade de France : affaibli par la crève, mais vaillant et passionné, le critique musical britannique Simon Reynolds a accordé un entretien au Juke-Books. L'occasion de revenir sur ses 20 ans de carrière, de dépoussiérer quelques vinyles et de faire péter le son.

 

Simon Reynolds fait partie de ceux qui choisissent d'écrire sur la musique : un choix qu'il a rendu logique avec pragmatisme. Melody Maker, The New York Times, Village Voice, The Guardian, Rolling Stone, The Wire, Mojo... Du généraliste à la musique en passant par l'art contemporain, du britannique et de l'américain, deux décennies et un petit regard en arrière. Pour réécouter le son d'une époque, évidemment.

 

Bring the Noise, recueil d'articles (1985-2009), doit son existence à une première idée, un livre inédit qui traiterait des différences et des croisements entre white music et black music : White on Black. « Le sujet a déjà largement été abordé : beaucoup d'articles, de travaux universitaires, de théories... Sur un sujet assez sensible, qui s'approche vite des stéréotypes... » Craignant un livre timide ou « aride », Reynolds a préféré se replonger dans ses archives.

 

Et en tirer les articles qui incarnent le plus précisément le son d'une époque : « Ils me paraissaient plus pertinents, parce qu'ils étaient écrits pour ce moment précis, à cette fin précise, pour des musiques que j'ai appréciées ou détestées. » Et l'évolution d'une pensée, que Reynolds juge a posteriori avec un retour sur chaque texte. Avec quelques corrections au passage, comme sur cet article consacré à Sub Pop, scène de grunge américaine qui donnera naissance à Nirvana. L'article est paru dans Melody Maker, en janvier 1989 :

Une autre « erreur de jugement » - mais, tout comme pour mon commentaire disant que la house était un canard boiteux quelques années plus tôt, à ce moment-là je n'avais pas tort : le son de Seattle était vraiment une régression après My Bloody Valentine, Sonic Youth, etc.

Bon, les critiques sont généralement très obstinés... 

 

 

 

 

« Au moment de l'écriture, j'étais souvent dans un combat avec quelqu'un d'un autre magazine ou contre un certain genre de musique... » Les erreurs, le bon critique les assume, parce qu'il sait qu'il a la sincérité de son jugement d'alors à ses côtés : « Quand je suis parti à Manhattan [en 1994, en tant que journaliste indépendant, NdR], j'ai découvert que les Américains avaient une approche de la musique bien plus live que les Britanniques », explique-t-il.

 

« J'ai alors découvert une forme de reportage très proche du travail d'un anthropologue, on regarde comment les gens s'habillent, la façon dont ils réagissent à la musique et aux autres...» Le critique ramène également le rythme de son Londres natal : « Mon écriture journalistique reste bizarre : il y a un peu du manifeste, de l'interview, des observations... » Et pour cause : 

 

 

 

 

Outre ces préférences dans la discipline de la critique musicale, Simon Reynolds apprécie particulièrement les approches sociologiques du 4e art : Simon Frith, Dick Hebdige (Sous-cultures: le Sens du Style, en 1979) font partie de son panthéon. « On retrouvait là l'influence de Roland Barthes, comme celle de Marx. C'était une sorte de tradition de gauche, observer les cultures jeunes et populaires, en termes de lutte des classes à travers les vêtements, la musique ou les rituels... »

 

À côté des ses études, Reynolds se frotte à la French Theory : Barthes, donc, mais aussi Michel Foucault, Julia Kristeva, Georges Bataille ou encore Jean-François Lyotard... Il en tire quelques concepts qu'il conserve, mais aussi « le style, puisque les Français abordent comme un exercice littéraire tout autant qu'intellectuel la critique ou l'analyse ».

 

 

 Le record shop Démocratie. Au fond, derrière le comptoir, le disquaire Valentin

 

 

En ce lundi matin pas encore très avancé, le record shop Démocratie, qui nous accueille pour l'entretien, n'est pas encore noir de monde : l'occasion d'interroger Reynolds sur la situation de Virgin et de HMV dans son pays natal. « Même si je n'y étais pas spécialement attaché, pour un amateur de musique, c'était le paradis : il y avait tellement d'enregistrements de toutes les sortes, dans un seul endroit... Au Virgin d'Oxford Street comme chez Tower Records, il y avait tout ce qu'on pouvait espérer trouver », se souvient le critique et gros consommateur de sons.

 

Mais Reynolds de relativiser : « Ce n'est pas comme si on ne pouvait plus accéder à la musique, on

peut l'acheter en ligne, sur Amazon ou Boomkat pour les genres plus indés, ou encore eMusic... » Pas trop fort, malheureux ! Les préoccupations sont toutefois les mêmes, d'un côté de l'Atlantique comme de l'autre : « Ce qui m'inquiète plus, ce sont les petits magasins indépendants qui mettent la clé sous la porte. Ils sont plus spécialisés, les vinyles sont bien choisis et il y a une atmosphère bien particulière, ils sont bien agencés (curated). » Le terme n'est pas très vieux, d'après Reynolds, mais il a tendance à se généraliser : les disquaires sont "curated", « on sent qu'une personnalité à organisé le tout ».

 

Bring the Noise : une petite musique nostalgique donc, mais plus généralement le mouvement d'une pensée que le critique a lui-même "curated" avec plaisir. Pour retrouver cette dernière, toujours agitée, les articles et publications de Reynolds (en anglais, of course) peuvent être retrouvés via son blog, le Blissblog.

 

Entretien réalisé le lundi 25 mars 2013 à Paris

Merci au Café de l'Odéon et au record shop Démocratie

 

Lire la partie « Musique » de l'entretien sur Coup d'Oreille