Juke-Books #25 : The Electrifying Mojo, techno poétique

Antoine Oury - 19.04.2013

Tribune - The Mental Machine - The Electrifying Mojo - techno


Le Juke-Books s'est payé quelques vacances cosmiques, mais ne revient pas les mains vides : il a croisé sur sa route The Electrifying Mojo, un DJ, programmateur radiophonique, qui s'appropriait les ondes à la vitesse de la lumière. Un authentique extraterrestre, si passionné de musique qu'il tenta d'en faire un mode de vie freak et politique. L'interrupteur de la Mental Machine est sur « On ».

 

Début 1970, Detroit. La « Motor City » est bientôt à sec : les usines ferment, même celles à tubes. Tamla Motown, label légendaire de la soul, met la clé sous la porte, et les rues de la ville du Mid-Ouest s'enfoncent dans une morne indifférence. Quand, soudain, une voix modifiée s'élève : « Ici Electrifying Mojo. Je voyage dans l'espace et le temps... ». Contactée par ActuaLitté, Jacqueline Caux, documentariste,traductrice et spécialiste techno, relate ses souvenirs.

 

« Lorsque je suis arrivé à Détroit c'était encore comme l'apartheid, même les radios étaient séparatistes, et les musiques aussi étaient compartimentées, séparées ; j'ai voulu casser tout ça » explique l'homme à la réalisatrice du documentaire Cycles of the Mental Machine, consacré à l'histoire musicale de Motor City.

 

Chacun des shows radiophoniques du DJ est un spectacle sonore, saupoudré de poussières cosmiques façon Funkadelic ou Sun Ra : Charles Johnson, de son vrai nom, s'est choisi un personnage qu'il suit comme son ombre. Si bien que son émission suit un parcours précis : à 22 heures, le Vaisseau-Mère se pose, une heure plus tard, Mojo diffuse des groupes locaux, et ainsi de suite jusque 1h ou 2h du matin. À minuit, un segment de l'émission ne change jamais : le DJ enchaîne pendant une heure Parliament, Zapp, The Gap Band, et autres grandes formations du genre. Les adolescents de la ville ouvrière se font des appels de phare lorsque l'émission débute, et la programmation de Mojo sonorise toute la ville.

 

 

 

 

Autant de musiciens qui accompagnent leurs compositions d'une pensée puissante, qu'elle soit politique, civique ou artistique. The Electrifying Mojo lui-même a accompagné sa programmation effrénée d'un ouvrage imposant, The Mental Machine, son unique publication, presque introuvable. Oeuvre composite au même titre que la techno ou le turntablism, The Mental Machine rassemble en 536 pages près de 85 poèmes, une centaine de dessins et quelque 60 photographies.

If you let me I will take you to live where love is King

« L'ouvrage s'avère maintenant plutôt difficile à trouver car l'édition originale est épuisée depuis longtemps. The Mental Machine a été publié chez J-Stone Audio Books en édition limitée en 1995, au Canada » nous explique Jacqueline Caux, réalisatrice du film The Cycles of The Mental Machine. « Les textes sont en effet associés à une bande audio fantastique, mais qui est encore plus difficile à trouver, qui pourrait être un magnifique Prix Italia ! Sa pièce sonore reprend ses poèmes avec un traitement vraiment intéressant. »

 


 

 

Les textes signés Mojo mélangent volontiers pensées positives à la Zulu Nation, et revendications concrète, notamment à travers « l'adversité que rencontrent les hommes noirs américains : la misère, la drogue, la prison, la violence, les morts prématurées, la douleur des mères... mais aussi l'importance de la résistance et de la liberté spirituelle », résume Jacqueline Caux par mail. Une citation en 4e de couverture évoque d'ailleurs les belles heures du flower power :

When words truly become flowers. exclamation points truly become birds of paradise. Periods become rosebuds. Question marks become philodendrons. One day, I would like to write a book from a complete state of Nirvana... Blessed be the day. Blessed be the day.

 

Quand les mots deviennent vraiment des fleurs, les points d'exclamation deviennent vraiment des oiseaux du paradis. Les pauses deviennent des boutons de rose. Les points d'interrogation deviennent des philodendrons. Un jour, j'aimerais écrire un livre dans un état semblable au Nirvana... Que ce jour soit béni. Que ce jour soit béni.

Et Mojo ne rédige pas pour le seul bonheur d'être lu, et sa musique soutient ses mots : « Mojo a eu un impact majeur sur la scène techno, du fait qu'il a très tôt mixé - sans être lui-même DJ - des musiques très différentes : blanches et noires, savantes et populaires, sans aucune ségrégation d'aucune sorte, et qu'il a été le premier a faire écouter les disques de Juan Atkins [DJ originaire de Detroit] et ensuite des autres jeunes DJ qui étaient alors des adolescents... », affirme Jacqueline Caux, qui a rencontré le mystérieux Mojo pour son film.

 

Jacqueline Caux a traduit les poèmes de The Electrifying Mojo, traduction plus que délicate mais que la réalisatrice - rompue au blues, au jazz et à la techno - a effectuée avec passion. Cette dernière n'a pas été publiée, et seuls Mojo lui-même et « Mad » Mike Banks, autre personnalité éminente de la scène techno de Détroit, ont en leur possession la traduction française...