L'Affaire Seznec rebondit, par Denis Langlois

Editions La Différence - 05.03.2015

Tribune - Denis Langlois - Affaire Seznec - justice avocat


Denis Langlois, premier avocat de la famille Seznec, écrit le livre Pour en finir avec l'Affaire Seznec (La Différence, 2015) qui devrait conclure cette affaire vieille de près d'un siècle. Non seulement il émet l'hypothèse la plus plausible sur le meurtre de Quémeneur, mais, en homme de conviction, il défend une position éthique de la Justice qui doit accorder « le bénéfice du doute » à l'accusé lorsqu'elle est incapable de produire des preuves incontestables.

              

Pourquoi consacrer un livre à une affaire judiciaire vieille de plus de 90 ans ? Il ne s'agit pas d'un procès banal. L'affaire Seznec est considérée comme l'une des plus importantes du XXe siècle, un symbole de l'erreur judiciaire. 

 

Je dois même avouer que je suis en état de récidive. Un second livre, car j'ai déjà commis en 1988 un premier ouvrage intitulé banalement L'Affaire Seznec, qui m'a valu le Prix des droits de l'homme.

Je remets le sujet sur le tapis pour deux raisons. D'abord parce qu'en 1988 j'étais l'avocat de la famille Seznec et que je ne pouvais pas dire ou écrire tout ce que je savais sur l'affaire. Ensuite parce que, depuis, la connaissance de l'affaire a progressé. Des historiens se sont penchés sur le dossier et ont découvert un certain nombre de choses.

 

Pour estimer à leur juste valeur tous ces faits nouveaux, revenons rapidement sur la chronologie de l'affaire. Le 25 mai 1923, Guillaume Seznec part en voiture, de Bretagne pour Paris, avec son ami Pierre Quémeneur, conseiller général du Finistère. Ils ont l'intention de vendre leur voiture — une Cadillac — et conclure un juteux contrat de vente d'autres véhicules. La Cadillac, à bout de souffle, tombe plusieurs fois en panne et Quémeneur, qui a un rendez-vous le lendemain à Paris, décide, selon Seznec, de prendre le train à Houdan ou à Dreux, c'est-à-dire à moins de 80 kilomètres de la capitale. Après plusieurs nouvelles pannes, Seznec rentre seul en Bretagne. On ne retrouvera jamais Quémeneur, et Seznec sera accusé de l'avoir tué pour s'emparer à bon compte, grâce à une fausse promesse de vente, d'une propriété que le conseiller général possédait. Seznec crie son innocence. Il est cependant condamné au bagne à vie par la cour d'assises de Quimper en novembre 1924.

 

Dès le prononcé du jugement, la famille Seznec multiplie les demandes en révision. J'ai personnellement présenté en 1977, au nom de Jeanne, fille de Seznec, la treizième demande. Le chiffre n'a pas porté chance. Refusée. La dernière, la quatorzième, a été rejetée en 2006.

 

Toutes ces demandes ont le point commun d'affirmer la totale innocence de Seznec, aussi bien pour le meurtre que pour les faux en écriture. Il est vrai que, jusqu'en 1989, la loi exigeait de produire des faits nouveaux « de nature à établir l'innocence du condamné ». Depuis, on ne demande plus que des faits ou éléments nouveaux « de nature à faire naître un doute sur la culpabilité du condamné ».

 

C'est parce que je pense pouvoir œuvrer dans ce sens que j'ai écrit un nouveau livre.

 

Mon livre "a pour but d'obtenir enfin la révision du procès de 1924. Pas en empruntant la voie royale de l'innocence totale de Seznec, mais celle du doute qui doit toujours profiter au condamné."

 

 

J'y dévoile ce que l'on peut appeler le « secret de la famille Seznec ». On est loin des complots politico-policiers ou du vaste trafic de voitures américaines qui a été mis en avant pendant plusieurs décennies et que les historiens sérieux ont écarté. Il s'agit d'une histoire de soupirant trop entreprenant qui a mal tourné et qui a fait que le cadavre de Quémeneur s'est retrouvé dans la salle à manger de la famille Seznec, à Morlaix. Cependant, c'est un enfant de 11 ans, l'un des fils de Seznec, qui a révélé les faits et, même si les précisions sont troublantes et surtout en concordance avec les éléments du dossier, il est difficile d'être certain à 100 % que les choses se sont passées ainsi. C'est pour moi l'hypothèse la plus vraisemblable.

 

Si l'on ajoute que d'autres hypothèses ont été formulées, on est obligé d'admettre que le doute exigé par la loi est bien présent. Personne de bonne foi n'est capable d'affirmer avec une totale certitude comment Quémeneur est mort. A-t-il été tué ou victime d'un accident ? Où et quand cela s'est-il produit ? Qu'est devenu son cadavre ? Un siècle après, personne ne le sait.

 

La révision du procès au bénéfice du doute s'impose donc, du moins en ce qui concerne le meurtre, car les faux en écriture sont avérés. Seznec les a confectionnés ou du moins y a participé en apposant sa signature, ce qu'il n'a jamais contesté.

 

Mon livre révèle et raconte des faits jusqu'ici ignorés, mais il propose aussi une solution équitable à cette affaire qui continue de troubler les consciences, notamment en Bretagne. Il a pour but d'obtenir enfin la révision du procès de 1924. Pas en empruntant la voie royale de l'innocence totale de Seznec, mais celle du doute qui doit toujours profiter au condamné.

 

Cela reste un sacré pari, penser que la quinzième demande sera la bonne, car les révisions sont rares en France comme ailleurs. La justice n'aime guère revenir sur les décisions qu'elle a rendues.

 

Réviser l'affaire Seznec ne révolutionnera pas la société. Ce livre n'y prétend pas. Il faudra de toute façon y ajouter un certain nombre de démarches militantes auprès des autorités judiciaires. Mais, si la révision est enfin obtenue, elle constituera un précédent important. Elle redonnera du poids aux déclarations des droits de l'homme et autres textes solennels rarement appliqués. Un homme doit être considéré comme innocent aussi longtemps que sa culpabilité n'a pas été formellement établie.

 

Certains accusés qui croupissent dans les prisons apprécieront. Une possibilité pour eux d'être un peu moins mal entendus.

 

Cela passe par la remise à l'honneur du doute, valeur primordiale et battue en brèche dans notre société trop manichéenne. Je doute, je reconnais que je ne sais pas, donc j'acquitte.

 

                                                                                                            Denis Langlois